samedi 11 octobre 2025

Des sourires pleuvent sur moi

        
 

Parmi toutes les contrées lointaines où Zoé Balthus a vécu, l’Extrême-Orient reste sa région de prédilection dont elle poursuit, depuis trente ans, l’exploration. Au printemps dernier, elle était à nouveau au Cambodge où elle a débuté un périple jusqu’à la frontière thaïlandaise par une escale au vieux Bayon. Comme toujours. Et comme toujours au petit jour. C’est son rituel. Là, quelque chose l’appelle.


Là, écrit-elle, « les divins sourires encensent la naissance du jour. C’est à ce moment précis qu’ils célèbrent avec le plus d’éclat la magnificence du royaume d’Angkor. Six siècles après sa chute, cinquante ans après la déchirure.»


Là, commence « Des sourires pleuvent sur moi » titre d’un récit au long cours dont l’autrice verse un extrait aux Chutes de la revue littéraire La moitié du fourbi. 


Voici le sommaire de ce 17e numéro :   


Julien d’Abrigeon/ Acmé

Adrien Genoudet/ Écrire en manches courtes

Noëlle Rollet/ Gravité

Daniel Levin Becker (L’ de l’Oulipo)/ Ça tombe bien

Philippe Artières/ Plus dure sera la chute

Céline Bagault (textes) & Michele Gurrieri (photographies)/ Fratello sole

Laure Samama/ Tomber encore

Anthony Poiraudeau/ Des restes du roi captif

Marion Fayolle (dessins/textes)/ La maison nue (extraits)

Zoé Cosson/ Anna perdue

Hélène Gaudy/ Fuites perpendiculaires

La mf/ Conversation avec Olivia Rosenthal

Bertrand Desprez (photographies)/ Only light

Joachim Séné/ Chute universelle

Hugues Leroy/ Critique du savon dialectique

Frédéric Fiolof/ Poèmes dans l’air

Zoé Balthus/ Des sourires pleuvent sur moi




mardi 19 novembre 2024

Loin de la terre du long nuage blanc

 

"L’amour est un sentiment qui ne se distingue pas du deuil : il est ce qui fait de l’image un fantôme." — Pascal Quignard, in Les Paradisiaques 

Dans le numéro d'automne de la revue littéraire La moitié du fourbi, Zoé Balthus signe une déclaration d'amour posthume à  M., son ancien compagnon. Hantée par sa fin tragique au large de la Nouvelle-Zélande, elle l'immortalise, en lui rendant hommage, dans Loin de la terre du long nuage blanc.  Peu après l'annonce de sa disparition à Noël dernier, elle observe la grande marine qu'il lui avait offerte pour ses trente ans. Les souvenirs affluent. 

"En secret, j’avais toujours prêté à cette toile une dimension prémonitoire. J’y avais immédiatement lu une histoire de solitude et de perte", écrit-elle. 


L'intégralité de Loin de la terre du long nuage blanc est à lire dans Ne vois-tu rien venir ? 16e numéro de la revue disponible en librairie et à la commande sur le site lamoitiedufourbi. En voici le sommaire :


Alexandre Lenot / Si toi aussi tu veux voir venir  

Hélène Gaudy / Marcher sur l’eau  

David Deneufgermain / Saute-Mouton  

Jacques Jouet (L’ de l’Oulipo) / Trois poèmes d’anticipation  

Karin Crona (graphisme)/ Réveils rêvés  

luvan / Iô, iô — entre-guerres et prophétie  

Anthony Poiraudeau / Parer à toute éventualité  

Lucile Novat / Amnésie  

Noah Truong / Ne m’oublie pas, grand-mère (notes sur la relativité de la mort)  

Hugues Leroy / La fin des oracles  

La mf / Conversation avec Hélène Frappat  

Zoé Balthus / Loin de la terre du long nuage blanc  

Éric Tabuchi  (photos)/ The Third Atlas (extraits)  

Frédéric Fiolof / La prochaine opération 

Laura Vazquez / Par le moyen de la vibration de l'air  

Noëlle Rollet / Signes du destin 



dimanche 1 octobre 2023

Un futon au milieu du Pacifique


                                                             


La sauvagerie du jour infusait mon humeur. Le Pacifique enténébré se déchaînait contre les cieux monstrueux. L’horizon chavirait sur la démence des houles. De sombres îlots aux contours incertains chancelaient dans le lointain. Les montagnes aux crêtes invisibles grondaient telles de vieilles bêtes en furie, crachant des boules de feu. Une ultime traînée d’hiver nous tourmentait Chichijima et moi. Je trouvai refuge, étendue sur mon futon, dans la lecture d’exquis waka de courtisanes nippones [...]

L'intégralité de Un futon au milieu du Pacifique de Zoé Balthus est à paraître le 16 octobre 2023 dans UNE FOIS, le numéro d'automne de La moitié du fourbi


En voici le sommaire par ordre alphabétique:


Zoé Balthus / Un futon au milieu du Pacifique

Sébastien Berlendis / Fare un bagno

Ursula W. Child / La Pesée

Didier Da Silva / Clouds and men

Claude Favre / Basses fréquences (Fragments)

Frédéric Fiolof / Un papillon sous la chaussure

Hélène Gaudy / Nous n'avons qu'à faire des souhaits

Antoine Gautier / En suivant les jambes de Maria Nieves

Aliona Gloukhova / Une fois, des bifurcations

Mathieu Larnaudie / De sursis, que le temps de le dire

Hugues Leroy / Un prince quand même

Anouchka Vasak / Conversation

Ian Monk / Il était une fois dans le 16e...
Delphine Parodi & Yoko Tawada / Out of sight (extraits)

Anthony Poiraudeau / Vies et morts de Jeanne d'Arc après le bûcher

Noëlle Rollet / Toujours ou jamais, entre romance et hapax

Clément Vuillier / Terre rare (extraits)





vendredi 24 mars 2023

FLESH of STONE de Michael Kenna

 

Flesh of Stone de Michael Kenna
FLESH of STONE de Michael Kenna

« L’historien n’a rien vu : il faut que l’artiste témoigne. » — Auguste Rodin

Il y a plus d’une décennie, la Bibliothèque nationale de France (BnF), à Paris, a organisé une rétrospective de l’œuvre de Michael Kenna, photographe anglais. Je me souviens d’être restée longtemps dans la contemplation de ses images vouées à l’épure, saisies sur toutes les rondeurs du monde. La puissante sensation de paix et de silence qui émanait de ses photographies, l’intensité et la beauté de ses contrastes de noir et de blanc, me captivaient. J’allais de l’une à l’autre, revenais sur mes pas et, une fois le premier tour de l’exposition achevé, je repartais pour un deuxième puis un troisième. Je ne me résolvais pas à partir, j’avais l’impression que, si je quittais les lieux, j’allais rater le clou du spectacle, ce qui me poignait mystérieusement depuis si longtemps dans sa photographie. Quand soudain, devant un énième examen de la photographie extraordinaire d’une statue moaï monumentale sur l’île de Pâques, l’illumination. Michael Kenna n’était pas l’auteur d’une œuvre sans visages. Enfin, je voyais clair, je saisissais ce qui me retenait et que je ne parvenais pas encore à formuler. L’humain n’était présent nulle part, il était absent partout.

Au fil des années suivantes, j’ai affiné mon regard sur son travail profondément mélancolique, ai fouillé davantage encore son œuvre foisonnante composée de tableaux qui ont fait sa réputation de photographe de paysages minimalistes. En retrait respectueux, il entraînait sur des rives esseulées, fantomatiques, silencieuses, contrastées, à contempler la paix d’une nature souveraine, à l’abri de tout outrage, épanouie, maîtresse d’elle-même. Elle s’offrait en majesté dans le vol des oiseaux, sur une colline enneigée, dans l’ascension d’une lune, auprès d’un arbre alangui. Avec ses Nuages matinaux, j’ai traversé les espaces grandioses de Monument Valley, aux États-Unis, et l’immensité désertique de Merzouga, au Maroc, admiré le lever de son Matin rouge sur les rives de l’île de Pâques, connu le vertige au sommet embrumé de ses Monts Huangshan, en Chine. Il poursuivait son odyssée, enveloppé de silence sur la route du monde.

Mais parfois, au cœur de ses voyages en solitude, je discernais la présence discrète de l’absent derrière des ouvrages que des mains avaient façonnés, cette palissade ténébreuse à l’abandon au milieu d’un champ de neige nippon, à Hokkaïdo, ou ces arbres taillés avec soin émergeant de nappes de brouillard dans un jardin français, anglais ou italien. Des traces aux évocations sacrées, révélant le meilleur dont l’absent est capable, se signalaient encore avec ce Torii majestueux érigé dans les eaux japonaises de Takaishima ou avec les pyramides de Teotihuacan au Mexique. Bientôt, je découvrais que l’absent des photographies de Michael Kenna pouvait aussi pleurer les millions de ses semblables honnis, affamés, volés, violés, torturés, assassinés, calcinés, exterminés dans les camps nazis en plein cœur de l’Europe.

L’absent, pour le meilleur et pour le pire. [...]

Extrait de L'Absent en présence, Zoé Balthus, préface de FLESH of STONE, Michael Kenna (NOIR éditions)


Flesh of Stone de Michael Kenna
FLESH of STONE de Michael Kenna

“The historian has not seen anything : the artist must bear witness.” — Auguste Rodin

Over a decade ago, the Bibliothèque nationale de France (the National Library of France) in Paris organized a retrospective of the work of Michael Kenna, an English photographer. I remember staying for a long time gazing at his images devoted to a clarity of lines, captured on all the roundnesses of the world. The powerful feeling of peace and silence that emanated from his photographs, the intensity and beauty of his black and white contrasts captivated me. I went from one photograph to the next, retraced my steps and, once my first tour of the exhibition was completed, went back a second, then a third time. I couldn’t bring myself to leave, feeling that if I did, I was going to miss the highlight of the show, what had mysteriously held my attention for so long in his photography. When suddenly, after yet another inspection of the extraordinary photograph of a monumental moai statue on Easter Island, I had an illumination. Michael Kenna was not the author of an oeuvre without faces. Finally, I saw clearly, I grasped what was holding me back and that I still could not express. Humans were not present anywhere, were absent everywhere.

In the years that followed, I honed my viewpoint on the profound melancholy of his work, delved even further into the abundancy of it, comprised as it is of tableaux that have made his reputation as a photographer of minimalist landscapes. Respectfully standing back, he swept one along forlorn, ghostly, silent, and contrasting shores, to contemplate the peace of a sovereign nature, sheltered from any ravages, in full bloom, master of itself. In majesty, it offered itself in a flight of birds, on a snowy hill, in the ascent of a moon, next to a languid tree. With his Morning Clouds, I crossed the grandiose spaces of Monument Valley in the United States, the desert immensity of Merzouga in Morocco, I admired the breaking of his Red Morning on the shores of Easter Island, before experiencing vertigo on top of his Huangshan Mountains in China. He was continuing his odyssey, wrapped in silence on the road of the world.

But sometimes, at the heart of his journeys in solitude, I discerned the discrete presence of the absent one behind the works that hands had shaped, this neglected gloomy palisade in the middle of a snowy Japanese field in Hokkaido, or these carefully trimmed trees emerging from sheets of fog in a French, English or Italian garden. Traces with sacred evocations, revealing the best thing the absent one is capable of, also stood out with this majestic Torii erected in the Japanese waters of Takaishima or with the pyramids of Teotihuacan in Mexico. Soon, I discovered that the one who was absent from the photographs of Michael Kenna could also mourn the millions of his fellow creatures—despised, starving, robbed, raped, tortured, burnt to ashes, murdered, exterminated in Nazi camps in the very heart of Europe.

The absent one, for better or for worse. [...]

Excerpt from The Absent One in Presence, Zoé Balthus, translation into English by Blandine Longre-Stubbs & Paul Stubbs, FLESH of STONE, Michael Kenna (NOIR éditions)

dimanche 18 septembre 2022

Conversation avec Ovidie, putain savante

Encre —Aline Bureau


M/F — Ovidie, l’ex-actrice et réalisatrice de films X est devenue écrivaine, documentariste, docteure en Lettres et Études filmiques. Tout récemment qualifiée maître de conférence, tu as dû travailler dur pour faire enfin partie du sérail ? 


Ovidie – Oui, c'est ma petite victoire ! Le CNU n’est pas l’école des fans, ce n’était pas gagné… En fait, il y a peu de cas de putains savantes qui fassent jurisprudence. Déjà « des putains » au sens large qui finissent docteures, nous étions très peu nombreuses à être allées jusque-là. Pour la qualification, à ma connaissance il n’y a que Wendy Delorme, maître de conférence sous son vrai nom, en info com, et maintenant : moi ! Il y a quelques nanas aux Etats-Unis qui ont eu des doctorats honorais causa mais ce n’est pas la même chose que de passer quatre ou cinq ans sur sa thèse à en baver.


M/F – que revêt ce mot putain ?


Ovidie – Putain est un terme que j’aime bien employer. Je l’emploie aussi pour qualifier des femmes comme Wendy Delorme, Nelly Arcan ou Virginie Despentes qui a aussi été travailleuse du sexe. Ce sont des putains savantes.  [...]


Propos recueillis par Zoé Balthus pour la revue littéraire La moitié du fourbi


Conversation intégrale dans X, le numéro d'automne de La moitié du fourbi à paraître en octobre 2022. En voici le sommaire par ordre alphabétique:


Zoé Balthus Kâmasûtra, le mal-aimé

Antoni Casas Ros / Le X saisi dans sa course folle vers la révolution

Joëlle Dubois / You are not alone (Peintures)  

Nolwenn Euzen / L’oubli nous appartient (Interstice à présent de tous les temps) 

Frédéric Fiolof / Les corps traversés 

Hélène Gaudy Tintin

Amélie Guyot / Par-delà le syndrome de l’X fragile (Poésie) 

Simon Kohn Couic 

Hugues Leroy / Exercices de vide

Annie Lulu / Handa

Victor Malzac / La javel

La mf / Conversation avec Ovidie, putain savante  

Anthony Poiraudeau / Ex-fan des nineties

Noëlle Rollet  Sans les mots 

Fanny Taillandier / X vs X — Stéphane Mallarmé versus XXXTentacion 

Gabriela Trujillo Avatar : Bel ami  


samedi 10 septembre 2022

Kâmasûtra, le mal-aimé

« Les prairies vert tendre dévalent les rondes collines, enluminent la virginité du lointain, puis se jettent dans le lit de la rivière où pêchent deux grues blanches. Sur la rive engazonnée s’alignent trois arbres aux feuillages touffus, couverts de grappes de fleurs rouges et rosées, d’où s’échappent à tire-d’aile deux petits mainates noirs. Là, à l’abri de la chaleur printanière et des regards, un jeune couple séjourne sur un tapis de soie jaune, tissé de roses rouges. [...] » 

L'intégralité du texte de Zoé Balthus est à paraître en octobre 2022 dans X, le numéro d'automne de La moitié du fourbi 

En voici le sommaire par ordre alphabétique:

Zoé Balthus Kâmasûtra, le mal-aimé

Antoni Casas RosLe X saisi dans sa course folle vers la révolution

Joëlle DuboisYou are not alone (Peintures)  

Nolwenn EuzenL’oubli nous appartient (Interstice à présent de tous les temps) 

Frédéric FiolofLes corps traversés 

Hélène Gaudy Tintin

Amélie GuyotPar-delà le syndrome de l’X fragile (Poésie) 

Simon Kohn Couic 

Hugues LeroyExercices de vide

Annie Lulu / Handa

Victor Malzac / La javel

La mf / Conversation avec Ovidie, putain savante  

Anthony PoiraudeauEx-fan des nineties

Noëlle Rollet  Sans les mots 

Fanny TaillandierX vs X — Stéphane Mallarmé versus XXXTentacion 

Gabriela Trujillo Avatar : Bel ami  


mercredi 10 novembre 2021

L'Archipel des songes

 

Purple Dusk – Shodoshima, Japon 2019 © Zoé Balthus



Dans la 9e édition de la revue Les Carnets d'Eucharis [Sur les routes du monde], viennent de paraître deux de mes textes dont L'Archipel des songes, récit de mon dernier voyage au Pays du soleil levant, au printemps 2019, accompagné d'une série de six photographies. Il débute ainsi :


 

mardi 5 octobre 2021

Pestelli, à la recherche du contre-voyage

                                       Photographie de Henri Huet, photoreporter français mort en 1971 au Laos 



Texte paru dans la revue littéraire Les Carnets d'Eucharis, Sur les routes du monde #3 en octobre 2021



Publiée en 1970, Le Long été du Suisse Lorenzo Pestelli est une œuvre cousue de piécettes, notes de voyages, scories, poèmes, récits et autres lettres, fiction et autobiographie mêlées, écrite au fil des heures, le long de la route, parcourue à rebours du soleil, à travers l’Extrême-Orient, parfois avec son épouse Michène et leurs deux petites filles.


Son compatriote et précieux ami Nicolas Bouvier – les deux hommes s’étaient rencontrés à Kyôto en 1966 – l’aida à faire publier ses premiers ouvrages, et lui consacra par ailleurs deux beaux textes parus dans la presse suisse dont un hommage posthume, un an après sa mort dans un accident, aux portes de Marrakech en 1977. 


En outre, Bouvier rédigea la préface de ce livre de voyageur, qu’il comparait à « ces sommes du Moyen-Âge », sorte de Thesaurus pauperum (trésor du pauvre) écrit par « des gueux érudits et vagabonds qui avaient noms Brunet Latin ou Barthélémy L’Anglois […] ». Il invitait d’ailleurs à « puis[er] dedans sans vergogne, l’expérience enseigne qu’on est toujours un peu plus pauvre qu’on ne le croyait. » L’ami concluait en effet son texte en se réjouissant, avec la simplicité qui le caractérisait, de l’existence du Long Eté : « Il est là, c’est l’essentiel, et c’est un livre important ».


Aux yeux de Pestelli, il s’agissait d’un Itinéraire poétique et politique divisé en dix-sept heures solaires qu'il ouvrait en citant Henri Michaux, pauvre Barbare en Asie et Victor Segalen, médecin-poète-écrivain-aventurier en Chine, dont le Suisse avait retenu en particulier cet éloquent extrait d'Equipée :


« Quant au Réel, il triomphe avec brutalité. Le coup de plongée a réussi. J’ai brutalement étranglé ma peur du Réel. Je m’en suis allé au-delà. »


Nous ne pourrions jurer que le coup de plongée aura réussi à Pestelli, même s’il est clairement passé au-delà du réel, Le Long Eté en témoigne de bout en bout, mais la peur du réel n’aura probablement pas tout à fait disparu. Il est aisé de deviner au fur et à mesure de sa lecture qu'il en conserva certaines angoisses, angoisses de ce qui lui échappait cruellement, comme le temps. Mais pas seulement.


« Apprendre à dominer le temps. […] Ainsi le but de Le Long Eté sera de m’apprendre à dominer le temps. »


Pestelli venait d'atteindre trente ans. C'était un jeune homme révolté, enragé parfois, en dépit d'une extrême intensité de tendresse et de générosité affective qu’il recouvrait sans cesse d’une sorte de rancœur, comme un rare velours de soie dissimulé sous une grossière toile de chanvre. Pareille, son encre était de miel mais coupée de fiel réparti ici et là, avec science et régularité. Il savait doser. 


Il faisait l'effet d'un homme blessé que rien ne consolait de l’obscure origine de sa naissance ni de celle du monde. De ses écrits suintait une souffrance infligée dans l’enfance dont il ne guérit jamais. Le lointain où il était parti se réfugier dans l’espoir de se trouver lui-même, en paix, ne l’y aida point. Il ne dévoilait rien, sa douleur demeurait pudique, affleurait seulement au détour d’une pensée, d’une vision, d’une rencontre, remontant de quelques confins intimes comme des gouttes de sang perlent, au moindre contact, à la surface d’une plaie impossible à cicatriser. 


Il y a une prison en moi dont les murs, plus encerclants que la mer elle-même, ne se briseront pas en dépit des voyages…


À l’Heure japonaise, dans un texte intitulé Des melons pour Fukuyama, Pestelli disait écrire pour ceux qui ne le liraient pas, « pour les yeux couverts de buée, pour les paupières brisées, pour les somnolents qui, de ville en ville, suivent patiemment les feux arrière en transportant courges, soya, poisson séché, algues, sashimi et melons à Fukuyama ». Pour ceux dont les plaintes étaient circonscrites, en somme.


À l’Heure australe, il composa un poème, « Écrit pour le silence ». Cela participait de la même démarche, battant presque en retraite.


[…] je laboure l’ombre dense de mes vaines questions/ Je sonde l’aube de tous mes yeux d’aumône/De tous mes bras de vent et de résine/ J’écris pour le soir de la vie […]


Bouvier le savait mieux que quiconque, « […] de toutes les compagnies, la plus fidèle, c'est encore cette solitude qui [...] devient, au fil du texte, irréversible et souveraine. Parmi tout ce que nous méconnaissons chez nos amis, il est une faculté qu'on sous-estime à coup sûr, et c'est celle de souffrir. Je crois que nous ne pouvions pas grand-chose contre cette ultime maîtresse et qu’il fallait la rencontre brutale de la mort au soleil d’un faubourg marocain pour que ce pèlerin qui allait devant lui “brûlant tout par l'absence” en fût délivré et guéri »


Son regard se portait comme un aimant sur le malheur et le cœur noir des êtres et des choses. D'autant qu’à l’heure de son Asie, la noirceur régnait partout, tandis que ses territoires payaient encore très cher le prix de leur révolte contre le joug colonial et que, toutes griffes dehors, ils se battaient pour devenir enfin maîtres de leur destin. C’était le cas du Vietnam où les Viêt Công rampaient alors dans leurs souterrains boueux, gavés de sangsue, d’insectes et de reptiles réfugiés comme eux, sous la jungle grêlée d'acier, sous les villages rasés par des pluies de feu, empoisonnés sous des torrents de napalm et d’agent orange. 


À l’Heure vietnamienne, il témoigna avec virulence. « Dans les bois, la population s’arme et défend sa liberté, et les routes quand elles sont stratégiques, portent chaque jour, la mort américaine », écrivait Pestelli qui s’indignait, accusait, prenait parti, s’engageait le long de la route asiatique, mesurant l’ampleur du désastre. En mars 1965 depuis Pékin, il signa le long poème « Au Vietnam combattant », dédié Aux militants du Front national de Libération du Sud Vietnam. À Saigon à l’automne, arrivé sur le terrain, il observait, s'assurait de ses propres yeux du sort des Vietnamiens et commit un texte à charge contre l'armée américaine qu’il conclut ainsi : 

« Je dis, je n’invente pas, maintenant je sais : il y a des opérations gigantesques menées par la plus puissante armée du monde pour exterminer sur une grande échelle. De sorte que les dits Viêt Công, dans leurs forêts, n’ont qu’à dire depuis dix ans : “Donnez-nous seigneur, notre obus quotidien !” Un par bonhomme s’entend, clair et sonore. Nous en sommes malheureusement certains. » 


À l’Heure siamoise, au contraire, il pestait contre « les indices de la paix américaine », achetée bien sûr à prix d’or, et qu’il décelait partout dans le royaume, à Bangkok en premier lieu. « Je poursuis mon voyage douloureux et conscient à travers la misère et les débris. Plus seul que jamais, dans un pays hostile vis-à-vis de tout ce qui n’est pas américain, c’est-à-dire riche ! » La Thaïlande, qui se targuait de n’avoir jamais été colonisée, se vendait aux Américains, et Pestelli fulminait, écœuré que ce pays soit devenu « une immense caserne » des États-Unis d'Amérique et que les bases thaïes servent à mieux bombarder le Vietnam. « Meurtres, plaines à transformer en immenses bases d’escalade, en ailes de mort toujours errante ! Tous les jours, au Nord-Est, la mort prend son départ avec ses crocs orange attributs de la paix ! » Il ne mâchait pas ses mots, fustigeait « le sourire thaï, le sourire cupide et moqueur ! » et la capitale « Bangkok, le grand bordel de l’Asie du Sud-Est ! » pour G. I . en goguette.  


S’il voyait le Vietnam de nos jours que le Parti communiste vietnamien vend lui-même, – quelle ironie ! – aux Américains depuis bientôt vingt ans. « Enjoy to be back » et « Happy to be back » se réjouissaient ainsi, sans vergogne, respectivement Coca-Cola et Pepsi-Cola en 1995, sur des affiches publicitaires et dans tous les journaux du pays, au lendemain de l’annonce de la normalisation de ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Depuis, Saïgon tente de damer le pion à Bangkok en termes de corruption et de bordels et ne s'en tire d'ailleurs pas si mal, tandis que Hanoï joue l’hypocrite pruderie d’une vieille mère-maquerelle. Qu’en écrirait Pestelli aujourd’hui ?


L'homme, aussi lunaire que Bouvier était solaire, se livrait à d’amers soliloques, éblouissants de ferveur. Comme l'écrivait Bouvier, un « jus âcre et fort […] irrigue ses textes-échantillons ». Pestelli, qui avait si bien lu le grand Livre des Merveilles de Marco Polo, ignorait toute jubilation à l'heure où il marchait sur ses pas. Il allait, attristé. Désenchanté, il confia, dans une lettre à son épouse Michène, qu’il voyageait « comme un condamné au voyage », la mort dans l’âme, « circumnavigu[ant] en vain ». 


« Je t’écris en purgeant ma peine ; je dois faire le tour de cette île immense pour m’assurer de ce que les cartes ne mentent pas, de ce que le vide existe réellement au Nord comme à l’Est. Voilà jusqu’où me pousse le devoir de voyager ! Je suis à la recherche du contre-voyage ! Je ne trouve que pluie, brouillard, terre inondée ! »


Il peinait à s’inscrire dans le monde, s’y sentait étranger, une âme en peine dépourvue « de place sur cette terre, ni dans la vie, ni dans la mort ». Il souffrait du vide béant dont il faisait sans cesse l’expérience, ce vide qu’il ressentait entre les hommes avec lesquels il reconnaissait avoir du mal à dialoguer. Il se sentait inapte à la vie, « pas fait pour le regard des autres, mais pour la solitude et l’immobilité. »


Du voyage ou de l’attente je ne sais quel est l’instant le plus fécond, mais depuis mon enfance j’ai fait un pari avec l’espace, comme si mes rêves avaient tous été taillés selon la courbure de l’horizon, comme si mon désir s’enflait par rapport aux sommets que le voyageur frôle en découpant le monde de son pas infatigable.


À l’Heure indienne, dans une piécette, écrite entre Lahore et Amritsar en 1961, l’obsession de la conception reprenait le contrôle de son humeur en même temps qu'un souvenir le menait à l’entrée ou la sortie d’un tunnel.


L’embryon émasculé que je suis devenu retrouve sa place dans la matrice solaire du Milieu, dans le climat cuivré de la patience. 


Quelques phrases plus loin, il notait :


Depuis hier le désert délire ; il se pare de marées vertes qui me donnent le vertige. La vallée de l’Indus est traversée par un train fugitif. Et moi, dans ce train, plongeant vers l’enfance et retrouvant l’orifice maternel. 


À l’Heure javanaise, en février 1967, un poème doux consacrait en revanche l’humble sensualité des femmes de l’île indonésienne.


Femmes aux mollets d’acier et de velours, /A la fois nobles comme des princesses et pauvres comme des mendiantes, /femmes aux chevelures de désir, /Aux poitrines de forêt vierge/ Aux genoux de hasard et de mouvement… ! /Femmes et fruits désirables, parfaits dans votre turgescence lointaine… !


À Java, il évoquait de nouveau son trouble de l’origine dans un texte intitulé Crise d’identité dans lequel un voile semblait vouloir se lever, où il délivrait une infinitésimale parcelle de secret. Le Long Eté en est ainsi tout entier parsemé, comme un rare trésor de perles sombres.


[…] un lieu est fait aussi d’hommes qui, bien que transitoires, ont leur mot à dire en ce qui nous concerne ; il faut bien que, par un geste ou un autre, ils nous acceptent, puisque nous venons d’ailleurs. Mais voilà qu’ils me renvoient à mes racines, qu’ils déterminent par témoins, ambassades et arbre généalogique, le lieu de mes origines et m’y renvoient pour que j’y fixe mon domicile, à l’abri entre mes familiers, avec lesquels, je jure, je n’ai rien en commun à part ces liens dits de chair et la haine qui servit de sève pendant ma croissance. 


À l’Heure japonaise, il s'était vu « désemparé sur quelques îlots schisteux en train de contempler le rideau sarcastique de la mer ».


Quand je n'aurai plus d'îles pour avancer, – l'une après l'autre ces terres d'abord secourables m'auront déçu et trahi –, je n'aurai plus qu'à deviner, l'œil vigilant, une faille extrême dans le continent d'en face pour m'y terrer avec mon contenu de néant.


Croulant sous le poids de sa mystérieuse malédiction, de honte et de culpabilité qu'il assumait au nom de l'Occident d'où il venait, il semblait voyager courbé, sans regard à l'entour. Il était tout entier happé par la perception même de la souffrance, ce portrait craché du monde misérable qu’il foulait. Et quand tout cela devenait trop lourd à porter dans sa besace, Pestelli la vidait en un éclair obscur, larguait ses salves de pure bile noire. 


Fusées que je pourrais avoir moi-même braquées contre le ventre de ma mère, contre l’endroit même d’où je suis sorti, d’où je fus extrait sans savoir pourquoi quand j’atterris sur ces îles en apparence pacifiques… Braquées comme par jeu, comme le fait l’enfant avec sa mère lorsqu’il apprend pour la première fois que, de ses petits doigts retors, il pourrait aller jusqu’à faire saigner les plis de celle qui l’engendra, lui, autrefois corpuscule translucide, à peine visible à l’œil nu, transmis d’un corps à l’autre par une nuit où pesait également l’insomnie mais plus apaisante, toutefois dans ce dialogue de corps en sueur qui le provoque, de spasme en spasme, lui, comme une étincelle destinée à amortir et à déterminer le sens de l’orgasme subi. Et voilà que privé de père présumé, s’étant amusé à lorgner les formes maternelles à travers les décombres de ses propres souvenirs il aurait fini par les prendre en horreur. 


Contrairement à Bouvier, Pestelli n’avait pas vraiment aimé le Japon, le pays extrême par excellence où il lui semblait évoquer « la mort plus souvent que jamais », et son cortège de « fantômes des heures ténébreuses ».


Ainsi les morts se font plus nombreux que les vivants dans ces îles au paysage limité et la solitude me permet de décatir patiemment mes personnages à la lueur d’une planète aveuglée. Et je suis plus à l’aise dans cette mémoire retrouvée qui, impitoyable, me renvoie à la nuit d’où je suis venu. 


À Kyôto en 1966, Pestelli vivait mal d'être le Gaijin, signifiant l’étranger, qu’il préférait traduire tel qu’il devait s’entendre vraiment, soit plus précisément, un homme « honni, barbare et sale ».


La foule semble bien administrée. Qui songerait à secouer ces terrassements sociaux ? Ils ne vivent que sur du bois très fragile, entourés de papier translucide qui ne cède pas aux grondements des volcans ni aux soubresauts de la terre, ni aux éraflures des cyclones : patience qui, de siècle en siècle, leur a fait découvrir la meilleure formule pour triompher du vide.


Le Japon impeccable, irréprochablement organisé, soigneux, poli, parfaitement intériorisé l’agaçait. Là où Bouvier savourait la délicatesse de ses rencontres nippones, où le portraitiste hors pair faisait une razzia de visages, trouvait de la beauté et de l’espoir partout, Pestelli, lui, semblait aveugle, imperméable, et n’avait qu’une idée en tête, celle de fuir « cet archipel conçu comme un chien couché pour garder l’écurie orientale ».


Et Gaijin plia bagage, résigné, prêt à chercher un nouveau gîte ! Non ! Il ne pouvait plus rester ici ! Dans ces îles si bien astiquées où même le ciel recevait son coup de brosse tous les matins, dans cet immense décrassoir d’âme ! Il ne pouvait plus supporter cette odeur de buanderie, ces hommes aux mains toujours propres qui n’avaient plus de visage, ces maîtresses de maison à l’âge indéfinissable et aux manières si empruntées, ces guerriers au code si strict dont l’honneur ne souffrait le moindre affront.


Pestelli ne savait pas s’y prendre sans doute, plus brutal et maladroit, leurs atouts n’étaient pas les mêmes. Il se sentait peiné d’aimer si peu le Japon et le dédouanait volontiers. « Ce n’est pas de sa faute », disait-il, mais il le quitta tout de même « avec le poids d’un dégoût » qu’il ne pouvait expliquer. Et tel un Ulysse mal incarné, dans sa Dixième lettre à Pénélope, il admettait son échec, sentant que « au bas ventre, végète ce moi humilié de ne pas avoir su conquérir ». Et puis, d'évidence, il avait pensé à Bouvier qui, rentré au pays en vainqueur, était malgré lui écrasant.


En Hokkaido, j’ai suivi tes traces. Oui ! Oshamambe et sa chevalinite ! Le cap Erimo sur lequel je n’ai pas rencontré, hélas ! d’éleveuse d’otaries aux yeux gris-violet ! Je pense que c’est l’écrivain qui fait le paysage et non le paysage qui inspire l’écrivain. 


Ce message lui était adressé, sans le nommer. Il l’avait écrit au retour d’un voyage sur l’île d’Hokkaïdo où Bouvier avait lui-même séjourné en 1965. Ce dernier en avait rapporté une savoureuse anecdote qu'il lui avait sans doute racontée avant sa publication dans Chronique japonaise, et qu’il fallait avoir lu pour saisir à qui et à quoi faisait référence son ami. 


En août 1966, à l’heure du départ, l’ombre d’un regret un peu coupable planait encore sur le front de Pestelli.  


L’étranger s’échappe des îles de la nuit sans avoir rien compris. 


En 1978, Bouvier dans son hommage posthume, accusait avec une émouvante subtilité toute l’impuissance et la solitude de cet être qui s'étaient retranché dans l’écriture, sans comprendre qu'il s'agissait-là peut-être de ce contre-voyage qu'il espérait tant. 



Nicolas Bouvier, Le Long Eté, Préface de Nicolas Bouvier, Postface de Jil Silberstein, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 2000