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mardi 5 octobre 2021

Pestelli, à la recherche du contre-voyage

                                       Photographie de Henri Huet, photoreporter français mort en 1971 au Laos 



Texte paru dans la revue littéraire Les Carnets d'Eucharis, Sur les routes du monde #3 en octobre 2021



Publiée en 1970, Le Long été du Suisse Lorenzo Pestelli est une œuvre cousue de piécettes, notes de voyages, scories, poèmes, récits et autres lettres, fiction et autobiographie mêlées, écrite au fil des heures, le long de la route, parcourue à rebours du soleil, à travers l’Extrême-Orient, parfois avec son épouse Michène et leurs deux petites filles.


Son compatriote et précieux ami Nicolas Bouvier – les deux hommes s’étaient rencontrés à Kyôto en 1966 – l’aida à faire publier ses premiers ouvrages, et lui consacra par ailleurs deux beaux textes parus dans la presse suisse dont un hommage posthume, un an après sa mort dans un accident, aux portes de Marrakech en 1977. 


En outre, Bouvier rédigea la préface de ce livre de voyageur, qu’il comparait à « ces sommes du Moyen-Âge », sorte de Thesaurus pauperum (trésor du pauvre) écrit par « des gueux érudits et vagabonds qui avaient noms Brunet Latin ou Barthélémy L’Anglois […] ». Il invitait d’ailleurs à « puis[er] dedans sans vergogne, l’expérience enseigne qu’on est toujours un peu plus pauvre qu’on ne le croyait. » L’ami concluait en effet son texte en se réjouissant, avec la simplicité qui le caractérisait, de l’existence du Long Eté : « Il est là, c’est l’essentiel, et c’est un livre important ».


Aux yeux de Pestelli, il s’agissait d’un Itinéraire poétique et politique divisé en dix-sept heures solaires qu'il ouvrait en citant Henri Michaux, pauvre Barbare en Asie et Victor Segalen, médecin-poète-écrivain-aventurier en Chine, dont le Suisse avait retenu en particulier cet éloquent extrait d'Equipée :


« Quant au Réel, il triomphe avec brutalité. Le coup de plongée a réussi. J’ai brutalement étranglé ma peur du Réel. Je m’en suis allé au-delà. »


Nous ne pourrions jurer que le coup de plongée aura réussi à Pestelli, même s’il est clairement passé au-delà du réel, Le Long Eté en témoigne de bout en bout, mais la peur du réel n’aura probablement pas tout à fait disparu. Il est aisé de deviner au fur et à mesure de sa lecture qu'il en conserva certaines angoisses, angoisses de ce qui lui échappait cruellement, comme le temps. Mais pas seulement.


« Apprendre à dominer le temps. […] Ainsi le but de Le Long Eté sera de m’apprendre à dominer le temps. »


Pestelli venait d'atteindre trente ans. C'était un jeune homme révolté, enragé parfois, en dépit d'une extrême intensité de tendresse et de générosité affective qu’il recouvrait sans cesse d’une sorte de rancœur, comme un rare velours de soie dissimulé sous une grossière toile de chanvre. Pareille, son encre était de miel mais coupée de fiel réparti ici et là, avec science et régularité. Il savait doser. 


Il faisait l'effet d'un homme blessé que rien ne consolait de l’obscure origine de sa naissance ni de celle du monde. De ses écrits suintait une souffrance infligée dans l’enfance dont il ne guérit jamais. Le lointain où il était parti se réfugier dans l’espoir de se trouver lui-même, en paix, ne l’y aida point. Il ne dévoilait rien, sa douleur demeurait pudique, affleurait seulement au détour d’une pensée, d’une vision, d’une rencontre, remontant de quelques confins intimes comme des gouttes de sang perlent, au moindre contact, à la surface d’une plaie impossible à cicatriser. 


Il y a une prison en moi dont les murs, plus encerclants que la mer elle-même, ne se briseront pas en dépit des voyages…


À l’Heure japonaise, dans un texte intitulé Des melons pour Fukuyama, Pestelli disait écrire pour ceux qui ne le liraient pas, « pour les yeux couverts de buée, pour les paupières brisées, pour les somnolents qui, de ville en ville, suivent patiemment les feux arrière en transportant courges, soya, poisson séché, algues, sashimi et melons à Fukuyama ». Pour ceux dont les plaintes étaient circonscrites, en somme.


À l’Heure australe, il composa un poème, « Écrit pour le silence ». Cela participait de la même démarche, battant presque en retraite.


[…] je laboure l’ombre dense de mes vaines questions/ Je sonde l’aube de tous mes yeux d’aumône/De tous mes bras de vent et de résine/ J’écris pour le soir de la vie […]


Bouvier le savait mieux que quiconque, « […] de toutes les compagnies, la plus fidèle, c'est encore cette solitude qui [...] devient, au fil du texte, irréversible et souveraine. Parmi tout ce que nous méconnaissons chez nos amis, il est une faculté qu'on sous-estime à coup sûr, et c'est celle de souffrir. Je crois que nous ne pouvions pas grand-chose contre cette ultime maîtresse et qu’il fallait la rencontre brutale de la mort au soleil d’un faubourg marocain pour que ce pèlerin qui allait devant lui “brûlant tout par l'absence” en fût délivré et guéri »


Son regard se portait comme un aimant sur le malheur et le cœur noir des êtres et des choses. D'autant qu’à l’heure de son Asie, la noirceur régnait partout, tandis que ses territoires payaient encore très cher le prix de leur révolte contre le joug colonial et que, toutes griffes dehors, ils se battaient pour devenir enfin maîtres de leur destin. C’était le cas du Vietnam où les Viêt Công rampaient alors dans leurs souterrains boueux, gavés de sangsue, d’insectes et de reptiles réfugiés comme eux, sous la jungle grêlée d'acier, sous les villages rasés par des pluies de feu, empoisonnés sous des torrents de napalm et d’agent orange. 


À l’Heure vietnamienne, il témoigna avec virulence. « Dans les bois, la population s’arme et défend sa liberté, et les routes quand elles sont stratégiques, portent chaque jour, la mort américaine », écrivait Pestelli qui s’indignait, accusait, prenait parti, s’engageait le long de la route asiatique, mesurant l’ampleur du désastre. En mars 1965 depuis Pékin, il signa le long poème « Au Vietnam combattant », dédié Aux militants du Front national de Libération du Sud Vietnam. À Saigon à l’automne, arrivé sur le terrain, il observait, s'assurait de ses propres yeux du sort des Vietnamiens et commit un texte à charge contre l'armée américaine qu’il conclut ainsi : 

« Je dis, je n’invente pas, maintenant je sais : il y a des opérations gigantesques menées par la plus puissante armée du monde pour exterminer sur une grande échelle. De sorte que les dits Viêt Công, dans leurs forêts, n’ont qu’à dire depuis dix ans : “Donnez-nous seigneur, notre obus quotidien !” Un par bonhomme s’entend, clair et sonore. Nous en sommes malheureusement certains. » 


À l’Heure siamoise, au contraire, il pestait contre « les indices de la paix américaine », achetée bien sûr à prix d’or, et qu’il décelait partout dans le royaume, à Bangkok en premier lieu. « Je poursuis mon voyage douloureux et conscient à travers la misère et les débris. Plus seul que jamais, dans un pays hostile vis-à-vis de tout ce qui n’est pas américain, c’est-à-dire riche ! » La Thaïlande, qui se targuait de n’avoir jamais été colonisée, se vendait aux Américains, et Pestelli fulminait, écœuré que ce pays soit devenu « une immense caserne » des États-Unis d'Amérique et que les bases thaïes servent à mieux bombarder le Vietnam. « Meurtres, plaines à transformer en immenses bases d’escalade, en ailes de mort toujours errante ! Tous les jours, au Nord-Est, la mort prend son départ avec ses crocs orange attributs de la paix ! » Il ne mâchait pas ses mots, fustigeait « le sourire thaï, le sourire cupide et moqueur ! » et la capitale « Bangkok, le grand bordel de l’Asie du Sud-Est ! » pour G. I . en goguette.  


S’il voyait le Vietnam de nos jours que le Parti communiste vietnamien vend lui-même, – quelle ironie ! – aux Américains depuis bientôt vingt ans. « Enjoy to be back » et « Happy to be back » se réjouissaient ainsi, sans vergogne, respectivement Coca-Cola et Pepsi-Cola en 1995, sur des affiches publicitaires et dans tous les journaux du pays, au lendemain de l’annonce de la normalisation de ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Depuis, Saïgon tente de damer le pion à Bangkok en termes de corruption et de bordels et ne s'en tire d'ailleurs pas si mal, tandis que Hanoï joue l’hypocrite pruderie d’une vieille mère-maquerelle. Qu’en écrirait Pestelli aujourd’hui ?


L'homme, aussi lunaire que Bouvier était solaire, se livrait à d’amers soliloques, éblouissants de ferveur. Comme l'écrivait Bouvier, un « jus âcre et fort […] irrigue ses textes-échantillons ». Pestelli, qui avait si bien lu le grand Livre des Merveilles de Marco Polo, ignorait toute jubilation à l'heure où il marchait sur ses pas. Il allait, attristé. Désenchanté, il confia, dans une lettre à son épouse Michène, qu’il voyageait « comme un condamné au voyage », la mort dans l’âme, « circumnavigu[ant] en vain ». 


« Je t’écris en purgeant ma peine ; je dois faire le tour de cette île immense pour m’assurer de ce que les cartes ne mentent pas, de ce que le vide existe réellement au Nord comme à l’Est. Voilà jusqu’où me pousse le devoir de voyager ! Je suis à la recherche du contre-voyage ! Je ne trouve que pluie, brouillard, terre inondée ! »


Il peinait à s’inscrire dans le monde, s’y sentait étranger, une âme en peine dépourvue « de place sur cette terre, ni dans la vie, ni dans la mort ». Il souffrait du vide béant dont il faisait sans cesse l’expérience, ce vide qu’il ressentait entre les hommes avec lesquels il reconnaissait avoir du mal à dialoguer. Il se sentait inapte à la vie, « pas fait pour le regard des autres, mais pour la solitude et l’immobilité. »


Du voyage ou de l’attente je ne sais quel est l’instant le plus fécond, mais depuis mon enfance j’ai fait un pari avec l’espace, comme si mes rêves avaient tous été taillés selon la courbure de l’horizon, comme si mon désir s’enflait par rapport aux sommets que le voyageur frôle en découpant le monde de son pas infatigable.


À l’Heure indienne, dans une piécette, écrite entre Lahore et Amritsar en 1961, l’obsession de la conception reprenait le contrôle de son humeur en même temps qu'un souvenir le menait à l’entrée ou la sortie d’un tunnel.


L’embryon émasculé que je suis devenu retrouve sa place dans la matrice solaire du Milieu, dans le climat cuivré de la patience. 


Quelques phrases plus loin, il notait :


Depuis hier le désert délire ; il se pare de marées vertes qui me donnent le vertige. La vallée de l’Indus est traversée par un train fugitif. Et moi, dans ce train, plongeant vers l’enfance et retrouvant l’orifice maternel. 


À l’Heure javanaise, en février 1967, un poème doux consacrait en revanche l’humble sensualité des femmes de l’île indonésienne.


Femmes aux mollets d’acier et de velours, /A la fois nobles comme des princesses et pauvres comme des mendiantes, /femmes aux chevelures de désir, /Aux poitrines de forêt vierge/ Aux genoux de hasard et de mouvement… ! /Femmes et fruits désirables, parfaits dans votre turgescence lointaine… !


À Java, il évoquait de nouveau son trouble de l’origine dans un texte intitulé Crise d’identité dans lequel un voile semblait vouloir se lever, où il délivrait une infinitésimale parcelle de secret. Le Long Eté en est ainsi tout entier parsemé, comme un rare trésor de perles sombres.


[…] un lieu est fait aussi d’hommes qui, bien que transitoires, ont leur mot à dire en ce qui nous concerne ; il faut bien que, par un geste ou un autre, ils nous acceptent, puisque nous venons d’ailleurs. Mais voilà qu’ils me renvoient à mes racines, qu’ils déterminent par témoins, ambassades et arbre généalogique, le lieu de mes origines et m’y renvoient pour que j’y fixe mon domicile, à l’abri entre mes familiers, avec lesquels, je jure, je n’ai rien en commun à part ces liens dits de chair et la haine qui servit de sève pendant ma croissance. 


À l’Heure japonaise, il s'était vu « désemparé sur quelques îlots schisteux en train de contempler le rideau sarcastique de la mer ».


Quand je n'aurai plus d'îles pour avancer, – l'une après l'autre ces terres d'abord secourables m'auront déçu et trahi –, je n'aurai plus qu'à deviner, l'œil vigilant, une faille extrême dans le continent d'en face pour m'y terrer avec mon contenu de néant.


Croulant sous le poids de sa mystérieuse malédiction, de honte et de culpabilité qu'il assumait au nom de l'Occident d'où il venait, il semblait voyager courbé, sans regard à l'entour. Il était tout entier happé par la perception même de la souffrance, ce portrait craché du monde misérable qu’il foulait. Et quand tout cela devenait trop lourd à porter dans sa besace, Pestelli la vidait en un éclair obscur, larguait ses salves de pure bile noire. 


Fusées que je pourrais avoir moi-même braquées contre le ventre de ma mère, contre l’endroit même d’où je suis sorti, d’où je fus extrait sans savoir pourquoi quand j’atterris sur ces îles en apparence pacifiques… Braquées comme par jeu, comme le fait l’enfant avec sa mère lorsqu’il apprend pour la première fois que, de ses petits doigts retors, il pourrait aller jusqu’à faire saigner les plis de celle qui l’engendra, lui, autrefois corpuscule translucide, à peine visible à l’œil nu, transmis d’un corps à l’autre par une nuit où pesait également l’insomnie mais plus apaisante, toutefois dans ce dialogue de corps en sueur qui le provoque, de spasme en spasme, lui, comme une étincelle destinée à amortir et à déterminer le sens de l’orgasme subi. Et voilà que privé de père présumé, s’étant amusé à lorgner les formes maternelles à travers les décombres de ses propres souvenirs il aurait fini par les prendre en horreur. 


Contrairement à Bouvier, Pestelli n’avait pas vraiment aimé le Japon, le pays extrême par excellence où il lui semblait évoquer « la mort plus souvent que jamais », et son cortège de « fantômes des heures ténébreuses ».


Ainsi les morts se font plus nombreux que les vivants dans ces îles au paysage limité et la solitude me permet de décatir patiemment mes personnages à la lueur d’une planète aveuglée. Et je suis plus à l’aise dans cette mémoire retrouvée qui, impitoyable, me renvoie à la nuit d’où je suis venu. 


À Kyôto en 1966, Pestelli vivait mal d'être le Gaijin, signifiant l’étranger, qu’il préférait traduire tel qu’il devait s’entendre vraiment, soit plus précisément, un homme « honni, barbare et sale ».


La foule semble bien administrée. Qui songerait à secouer ces terrassements sociaux ? Ils ne vivent que sur du bois très fragile, entourés de papier translucide qui ne cède pas aux grondements des volcans ni aux soubresauts de la terre, ni aux éraflures des cyclones : patience qui, de siècle en siècle, leur a fait découvrir la meilleure formule pour triompher du vide.


Le Japon impeccable, irréprochablement organisé, soigneux, poli, parfaitement intériorisé l’agaçait. Là où Bouvier savourait la délicatesse de ses rencontres nippones, où le portraitiste hors pair faisait une razzia de visages, trouvait de la beauté et de l’espoir partout, Pestelli, lui, semblait aveugle, imperméable, et n’avait qu’une idée en tête, celle de fuir « cet archipel conçu comme un chien couché pour garder l’écurie orientale ».


Et Gaijin plia bagage, résigné, prêt à chercher un nouveau gîte ! Non ! Il ne pouvait plus rester ici ! Dans ces îles si bien astiquées où même le ciel recevait son coup de brosse tous les matins, dans cet immense décrassoir d’âme ! Il ne pouvait plus supporter cette odeur de buanderie, ces hommes aux mains toujours propres qui n’avaient plus de visage, ces maîtresses de maison à l’âge indéfinissable et aux manières si empruntées, ces guerriers au code si strict dont l’honneur ne souffrait le moindre affront.


Pestelli ne savait pas s’y prendre sans doute, plus brutal et maladroit, leurs atouts n’étaient pas les mêmes. Il se sentait peiné d’aimer si peu le Japon et le dédouanait volontiers. « Ce n’est pas de sa faute », disait-il, mais il le quitta tout de même « avec le poids d’un dégoût » qu’il ne pouvait expliquer. Et tel un Ulysse mal incarné, dans sa Dixième lettre à Pénélope, il admettait son échec, sentant que « au bas ventre, végète ce moi humilié de ne pas avoir su conquérir ». Et puis, d'évidence, il avait pensé à Bouvier qui, rentré au pays en vainqueur, était malgré lui écrasant.


En Hokkaido, j’ai suivi tes traces. Oui ! Oshamambe et sa chevalinite ! Le cap Erimo sur lequel je n’ai pas rencontré, hélas ! d’éleveuse d’otaries aux yeux gris-violet ! Je pense que c’est l’écrivain qui fait le paysage et non le paysage qui inspire l’écrivain. 


Ce message lui était adressé, sans le nommer. Il l’avait écrit au retour d’un voyage sur l’île d’Hokkaïdo où Bouvier avait lui-même séjourné en 1965. Ce dernier en avait rapporté une savoureuse anecdote qu'il lui avait sans doute racontée avant sa publication dans Chronique japonaise, et qu’il fallait avoir lu pour saisir à qui et à quoi faisait référence son ami. 


En août 1966, à l’heure du départ, l’ombre d’un regret un peu coupable planait encore sur le front de Pestelli.  


L’étranger s’échappe des îles de la nuit sans avoir rien compris. 


En 1978, Bouvier dans son hommage posthume, accusait avec une émouvante subtilité toute l’impuissance et la solitude de cet être qui s'étaient retranché dans l’écriture, sans comprendre qu'il s'agissait-là peut-être de ce contre-voyage qu'il espérait tant. 



Nicolas Bouvier, Le Long Eté, Préface de Nicolas Bouvier, Postface de Jil Silberstein, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 2000





 





jeudi 19 septembre 2013

Bouvier: des personnages, des visages, en mots et en images

Le Mur, quartier d'Araki-chô, Tokyo - 1956 (c) Nicolas Bouvier
Embarqué à bord du MM Cambodge à Colombo, et après une brève étape à Saigon, Nicolas Bouvier atteignit le port de Yokohama le 20 octobre 1955 où il sentit instantanément qu’il mettait le pied sur une terre salubre et bienveillante, contrastant grandement et pour son plus grand bonheur, avec l'île de Ceylan et son atmosphère viciée qui avait bien failli le perdre définitivement. 
« L’air de Yokohama s’avalait comme du champagne », se réjouit-il avec style. Il avait quitté l’Europe près de trois années auparavant. Il avait 26 ans et plus de souvenirs que s’il en avait mille.

Il accostait le Japon avec l'enthousiasme incrédule d'un rescapé. Et aussitôt, il partit à l'assaut de Tokyo qu'il aborda au hasard, à pied, avec juste sa brosse à dents en poche,  après avoir laissé son bagage à la consigne de la gare centrale. 
« C’était un bonheur de marcher dans ces longues avenues rafraîchies par le vent en regardant les visages. Toutes les femmes avaient l’air lavées, tous les passants semblaient s’acheminer vers une destination précise, tous les travailleurs travaillaient et l’on trouvait partout des boutiques minuscules qui offraient pour quelques yens un café fort et bon : petits miracles auxquels, après deux ans d’Asie, j’avais cessé de croire. » 
Il se promena dans Tokyo, huit heures durant, à observer et réfléchir. Tard dans la soirée, il s’était retrouvé dans un petit quartier aux rues étroites, « menu, coquet, l’air bricolé de la veille, avec des restes d’une rue plus grande ».

La faim le tiraillant, il poussa la porte du Café Bar Shi. Shi signifie poème. « Ca ne m’a pas épaté du tout : dans ma promenade j’étais tombé sur deux tea-rooms Rilke, un snack François-Villon, un billard Rimbaud et un magasin Julien-Sorel (lingerie friponne). On a des goûts relevés, ici. Dans le local pas plus grand qu’une roulotte, j’ai à peine été surpris de trouver trois gravures de Daumier et d’entendre l’électrophone murmurer du Ravel. »  Epuisé, grisé, il s’était endormi en un clin d’œil sur le comptoir si bien et profondément que le patron, à l’heure de la fermeture, lui avait laissé les clefs !

Ce ton de douce malice émaille bien des récits de Nicolas Bouvier, participe de leurs délices. Mais ce qui frappe d’emblée, c’est une écriture résolument guidée par le regard, par une mémoire photographique. De fait, c’est au Japon qu’il  fut initié au beau métier de photographe. 


« Je suis devenu photographe par désespoir et portraitiste par accident », croyait-il. En réalité, il s’agissait d’un véritable don,- ou d’une inclination naturelle si l’on préfère -, qui se serait révélé tôt ou tard, d’une façon ou d’une autre. La nécessité s’était simplement mêlée de la partie. 
« Voyager comme je l’ai fait n’est pas une activité innocente. Vous êtes parfois mis dans des situations très dangereuses où vous obligé de sortir vos atouts, s’il vous en reste encore. Si vous n’en avez plus vous mourrez. »
Il était très jeune, et le voyage révélait justement ses merveilleux atouts. Or, cet homme était un œil, un œil  exceptionnel et vif, attiré par les visages comme un aimant. Il avait le génie d'en tirer des clichés et des métaphores tour à tour splendides, drôles, émouvants et toujours marqués de finesse et de justesse incomparables. 

Il croyait que chaque chose avait son mot et affirmait, même si l’on a peine à le croire, qu'il lui en coûtait de se battre « pour faire la poste entre les mots et les choses ». Il s'évertuait à établir entre eux la meilleure correspondance.  « C’est comme réunir deux partenaires qui ignoreraient leur adresse respective », disait-il. Du Bouvier tout craché.

Il croyait « qu’il y a un visage du monde qui nous est dérobé, qu’on peut apprendre à palper par petites touches, et qui repose dans une sorte d’harmonie parfaite ». La recherche mystique l’intéressait davantage, soulignait-il, que la recherche théologique ou l’herméneutique. Il était porté naturellement par les histoires mystiques et d’illuminations.   


Il avait en outre remarqué que « le langage s’arrête à un certain point ». Et lorsque ce point où il devient impossible de décrire est atteint, l'on se heurte à cette douane, cet au-delà où, notait-il, « vous avez deux mots sentinelles qui sont « indicible » et « ineffable » et derrière il n’y a plus de texte. »

Aussi l’on se réjouit de ses voyages aux confins du langage et l’on goûte chaque portrait composé au cœur de ses récits, chaque récit présent dans ses photographies. On est épris de son périple nippon, sensible à chaque personnage ayant croisé sa route qu'il entend présenter au monde entier. Son Japon n’était pas fait de terre, mais de chair, ne s’épanouissait pas en paysages mais en visages humbles et généreux, en personnages remarquables qui, d’une façon ou d’une autre, ont orienté son audacieuse aventure de jeunesse.


Parade du Jidaï matsuri, Kyôto - octobre 1964 (c) Nicolas Bouvier
« Je ne me souviens pas d’un seul visage vulgaire et les yeux n’exprimaient que douceur, confiance et amusement », relevait-il avec une affection palpable dans Chronique japonaise, un fabuleux patchwork d’impressions - nées à l'occasion de différents séjours dans l'archipel, à quelques années d’intervalle,-d’intercalaires historiques, érudits, magnifiques.

Ainsi il s’installa dans un quartier périphérique et pauvre de Tokyo. Des boulots d’occasion d’abord et puis des piges qu’il partageait avec un traducteur, lui permirent de manger et se loger. En vérité, il peinait à joindre les deux bouts. Un photographe japonais, « recyclé comme barman », avec lequel il s’était lié, avait fini par modifier le cours de sa galère en lui prêtant un vieil appareil photographique à soufflet, lui donnant ses premiers cours de chambre noire, en lui faisant remarquer que la photographie éliminait le besoin de traduction et le partage du revenu.

« Nous développions mes films dans les shakers de son  bar, après la fermeture, et les rincions très soigneusement pour que les cocktails du lendemain n’ait pas le goût d’hyposulfite », raconta-t-il en 1992 à Irène Lichtenstein-Fall, dans Routes et Déroutes.


Les habitants de son quartier furent ses premiers clients, ses premiers sujets photographiques. Il leur tirait le portrait. « Mes voisins étaient bien trop pauvres pour avoir autre chose que leur tête à photographier »,  soulignait-il, mi badin, mi mélancolique. Bouvier photographiait désormais pour gagner sa vie.
 « Donc surtout des têtes, lavées, rasées, étuvées, qui venaient poser devant mon objectif au sortir du bain vespéral. Fillettes en larmes, un énorme nœud dans leurs cheveux noirs, vieillards aussi ridés que des tortues, le poissonnier, un bandeau blanc à pois bleus noué autour du front perlé de sueur, ou la jeune coiffeuse poitrinaire qu’à force de trucages et de contre-jours j’étais parvenu à transformer en une sorte de star. »
Il était devenu « une bonne à tout faire photographique ». Cet autoportrait du jeune homme en caricature de photographe, amuse, émeut et attise la sympathie éprouvée à l’endroit de ce naufragé volontaire au bout du monde, de l’écrivain-voyageur-photographe-iconographe porté disparu, emporté par un cancer en  1998. 

A ses débuts, sa spécialité de portraitiste lui avait valu des semaines d’approche et de mise en confiance de ses modèles. Il y passait un temps fou, refusait les photos prises à la dérobée. Le contact et l’autorisation du sujet pour lui étaient essentiels à plus d'un titre mais surtout parce que lors de ces rencontres, il se passait des choses qui précisaient sa vision de l'humain. 
« Je crois qu’il est très important que la personne regarde la caméra, c’est un acte de confiance, et dans ce regard vous trouvez des choses qui aident énormément à vivre. Je pourrais consacrer ma vie aux visages des autres. » 
De fait, il fit sa « petite razzia de visages » à travers le Japon. Plus tard, il soulignera : 
« Je suis portraitiste. Si le paysage est superbe, je le prends et si la photo est bonne, je m’en réjouis. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est le visage des gens et encore plus, ce qui se passe entre le photographe et le modèle au moment où prend place cette opération à caractère magique. »
Il s’était sincèrement pris de passion pour la pratique photographique qui l’émerveillait et bouleversait son rapport au temps. Il expliquait dans ses Notes en vrac sur le visage, que « par un paradoxe heureux, l’obturateur réglé au 1/60e devient donc une machine à parcourir le temps, capable de fixer dans le même cliché l’impermanence de l’instantané et la durée dans laquelle il s’inscrit. La photo concentre ou dilue le temps avec autant de liberté que le fait la musique, alors que la peinture n’a pas ce privilège » .

C’était l’été 1956, et les affaires n’étaient brillantes pour personne, « l’argent rare et les kimonos de mariage déposés depuis longtemps au clou ». Le photographe débutant était payé en nature. 
« Six œufs, une petite pieuvre, trois chemises blanchies et amidonnées, une séance chez le masseur. Seules les prostituées du ravissant quartier réservé qui jouxtait le nôtre, et qui sont toujours en fonds, payaient cash : cela permettait d’acheter la pellicule et d’envoyer du courrier en Europe. »
Bien sûr, ce n’était pas le Pérou. Il vivait avec l’équivalent d’un franc par jour. Il roulait ses cigarettes « dans du papier avion avec un vieux fond de tabac de pipe et les colle au riz bouilli ». La misère force le génie. 
« Quand Ota san les a vues – on ne roule pas les cigarettes ici – il est parti d’un rire irrépressible, enfantin, délicieux. Avec son vieux visage plissé, ses chaussettes reprisées, son complet qui « pochait » aux coudes, aux genoux, au derrière, ses dents jaunies et écartées, il avait l’air d’un bon lapin salace, un peu mité.  Je lui en ai offert une qu’il a déposée comme une relique dans son portefeuille, et qu’il a sans doute montrée partout. Pas un mot au sujet du loyer. De ce jour, le quartier a changé, il s’est ouvert, m’a laissé voir des faibles qu’il m’avait pudiquement cachés. » 
Monsieur Ota était le propriétaire de son humble logement, venu collecter le loyer. Bouvier était sur la paille et lui devait un mois. Les mots avaient été inutiles. La cigarette roulée avait suffi à faire entendre la condition précise du jeune homme. Ota avait goûté le style du Français sans le sou, tout aussi métaphorique qu'un haïku. 
« « Une grenouille plonge dans le vieil étang, ploc. » Et c’est un instant de la vie qui passe. Le haïku est philosophiquement, l’opposé et l’antidote du projet. »
Les affaires n’allèrent guère mieux et, en 1956, année du Singe, Bouvier apprenait à « ne plus manger du tout ». La faim était le signe de la misère véritable qu’il évoquait avec un flegme digne d’un sujet britannique, notant que « c’est le meilleur moyen de vaincre les dernières réticences qu’inspirent une cuisine étrangère. » Et de préciser : 
« Au bout d’une semaine de diète, les fumets et saveurs qui me paraissaient suspects il n’y a pas si longtemps encore me vont droits dans l’estomac. »
Il avait atteint un point de non-retour, mais de cette fatalité jaillirait nécessairement quelque chose. De fait, ne manquant ni de méninges ni d’instinct ni de désir, ni d’atouts, parvenu littéralement au pied du mur, une clef étrange presque magique allait lui être offerte. 
« Quand les choses tournent mal, plutôt que de trop attendre des gens, il faut aiguiser ses rapports avec les choses ; c’est un simple mur qui m’a tiré d’affaires. »
Il aurait pu ne pas la voir ou l’ignorer, mais il s’en saisit aussitôt jouant son va-tout si bien qu’elle lui ouvrit la voie parfaite pour rentrer en Europe. Il errait depuis quelque temps, la faim au ventre, sur un terrain vague qui surplombait un mur de béton qui s’était mué, soudain, sous ses yeux ébahis, en une formidable scène de béton emplie de passants tout au long du jour et de la nuit. Il s’agissait d’un théâtre incroyable que personne à Tokyo n’avait jamais considéré sous ce jour et encore moins songé à le photographier. La belle ironie du sort. 
Le Mur, quartier d'Araki-chô, Tokyo - 1956 (c) Nicolas Bouvier
Il s'était alors posté en face avec son appareil et en tira une série photographique avec des pellicules achetées grâce aux quelques yens qui lui restaient. Il avait photographié ce théâtre vivant comme on joue un coup de poker, celui de la dernière chance.
« Ce soir j’ai terminé mon dernier film. Heureusement. En quatre jours, j’étais devenu mythomane. Les simples passants ne me suffisaient plus. Devant mon mur, je voulais de l’action, une querelle, un assassinat… l’Empereur. » 
Cette dernière cartouche avait mis dans le mille. Ses images remportèrent un succès retentissant et lui permit de s’offrir un billet pour Marseille, en bateau. Sacré coup de théâtre. Il se sauvait, au propre et au figuré, avec panache. 

En 1964, année du Dragon, il était de retour au Japon, cette fois avec son épouse, son petit garçon et une mission rémunérée. 
« Le pays, le souvenir que j’en avais, moi-même : tout s’était modifié. Rien ne s’ajustait plus. Tout était à reprendre. » 
C’était manifestement compliqué pour lui de revenir sur ces lieux et dans ces circonstances nouvelles. La mue avait eu lieu mais l’enveloppe encore fraîche était pénible à endosser. Il avait mal à l’être et l’endurait avec stoïcisme. 
« J’ai posé ma vieille peau quelque part dans l’étendue du sommeil. La nouvelle est encore douloureuse et fragile mais il y aura certainement moyen de vivre à l’aise quelques années dans cette peau-là ; l’autre n’allait vraiment plus
Alors il jeta son dévolu sur Kyôto pour s’établir avec sa famille. Après tout, il n’y avait jamais vécu, la ville était moins chargée d’histoires personnelles, de passé révolu. Lors de son précédent séjour, il avait sillonné le Japon à pied. De Tokyo pour rejoindre Kyôto, il lui avait fallu six ou sept semaines de marche qui lui avait valu une foison de plaisirs et de découvertes uniques, inoubliables, sans prix. La fortune amassée en chemin, l’air de rien.  

Des souvenirs surgissaient de ses jours de marche et de rencontres, quand après ses « nuits passées sous l’auvent de petits temples à la campagne, hameaux et rizières solitaires de la péninsule Ki », il était parvenu « aux faubourgs de l’ancienne capitale en chemineau émerveillé. C’est ainsi qu’il convient d’aborder une ville qui compte six cent temples et treize siècles d’histoire ». Les paysages mêlés de nostalgie défilaient sous ses yeux, tout au long du trajet, à regarder par la fenêtre de l’automobile qui les conduisait dans l’ancienne capitale impériale où, avec Eliane qu’il avait épousée en 1958 et leur petit, ils allaient bâtir leur nouvelle existence. Il classait Kyôto « parmi les dix villes du monde où il vaille de vivre quelque temps. »

En quête d’un logement, il visita une ancienne demeure appartenant à un « vieux couple de patriciens désargentés […] Lui : squelette distingué, un veston de tweed usé passé sur une camisole de flanelle grise qui ressemble à un bourgeron de forçat. Elle, presque aussi décharnée, les yeux enfoncés et fiévreux, le visage comme un chiffon de papier de soie engoncé dans l’encolure d’un kimono sévère et somptueux ».


Et l’on savoure ici, comme maintes fois ailleurs, son talent à esquisser en quelques traits le portrait singulier de cette paire d’ancêtres auprès de qui on ne reviendrait jamais plus. Mais c'est ainsi qu'au fil des pages de Chronique japonaise, le pays prend corps et visage humain. Comme sur l’île de Shikoku, où il séjourna en mai 1966, la région trouva son incarnation dans une servante d’auberge, - parfaite antithèse des beautés peintes par Shoen Uemura - qui s'était attachée à expliquer à Bouvier d’où venait son poisson cru (sashimi) dans une scène exquise. 
« Elle décolle légèrement ses énormes fesses de ses talons,  étend les bras pour expliquer la notion de « grand » et rugit d’une voix rauque okina sakana (un grand poisson). Une bonite, donc. La dimension, le nom du genre animal, et l’on sent qu’à son propre frère elle ne pourrait pas en dire davantage. Elle n’est cependant ni carrément vilaine, ni carrément sotte, ni malheureuse. Elle est plutôt ébauchée. Une ébauche de voix, un visage où les yeux, le nez, la bouche sont à peine esquissés, comme dans le dessin d’un enfant qu’on aurait fait gribouiller trop longtemps et qui aurait perdu tout intérêt à l’entreprise. Elle a des joues énormes et rouges, une touffe considérable de cheveux noirs frisés, et elle remâche ce mot sakana comme une bouchée qui passerait mal. La nature ne s’était pas mise en frais pour elle et lui avait fabriqué juste pour trois yens d’expression, à peine de quoi remplir un visage minuscule, mais elle a dû beaucoup manger, grandir plus que le ciel ne l’avait prévu et ce peu de physionomie qu’elle avait s’est totalement perdu en changeant d’échelle. » 
Il posait un regard amusé, étonné, tendre sur ce qui, tout en étant d’évidence étranger, était aussi étrange, cocasse, excentrique. 
 « J’essaie de mettre en mots des personnages, des figures, des instants, parce que j’ai envie de les faire partager. Je vais chercher les choses assez loin, et si je ne les trouve pas, je n’écris pas. »
Bouvier était un passeur d'une dimension spirituelle singulière, qui aura rendu hommage à la fabuleuse diversité humaine avant de lui tirer sa révérence avec l'extraordinaire satisfaction d'avoir bel et bien habité le monde.

Œuvres, Nicolas Bouvier (Ed. Gallimard, Quarto)
Le Japon de Nicolas Bouvier (Ed. Hoëbeke)

lundi 9 septembre 2013

Bouvier : voyager, écrire et apprendre à mourir


Nicolas Bouvier - 22 Hospital Street - Un film documentaire (2005) de Christoph Kühn
Nicolas Bouvier prit la route à 19 ans. Il quitta Genève et s’en tint éloigné treize années durant. Il avait voulu partir loin de sa contrée natale, sillonner la terre, prendre le temps de vivre sous d’autres cieux, partir loin et pour longtemps. Il avait choisi de confronter ses rêves de l’étranger à l’étranger et devenait un étranger en soi, peut-être partout et pour toujours.

Il avait ouvert les yeux sur cette grande Terre, les avait plongés dans la multitude de regards qui s'y croisaient. Il s'est jeté au monde, a puisé son or dans les traits des visages rencontrés au hasard des chemins sur lesquels il s'aventurait. Il s'est noyé au fond de l’inconnu, afin de mieux se perdre de vue.


Au contraire du touriste, il n'avait pas mis les voiles « pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël». D'expérience, il affirmait dans Le Poisson-scorpion qu'il fallait « que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels ».


Il entendait le voyage tel qu'un éveil à l’existence et à la valeur du temps qui passe, un face-à-face sans artifice, sans enluminure, sans dorure, sans voile, sans pudeur, telle quelle, dans sa vérité pleine et entière, dure et pénible, belle et pathétique, violente et dramatique. 


En chemin étranger, on se quitte soi-même, on se défait de ce qui prédéfinit, pré-oriente, prédétermine. L’écrivain semblait entendre le voyage telle une conjuration du sort, du sort qui incombait naturellement, qui allait de soi et qu'il refusait. Il entendait être le maître de son destin ou, en tout cas, s’en offrir l’illusion.

« On s’en va loin des alibis ou des malédictions natales, et dans chaque ballot crasseux coltiné dans des salles d’attente archibondées, sur de petits quais de gare atterrants de chaleur et de misère, ce qu’on voit passer c’est son propre cercueil. Sans ce détachement et cette transparence, comment espérer faire voir ce qu’on a vu ? » 
Tout est en question, sans cesse.

Le grand voyageur a connu le sentiment d'abandon du milieu naturel et partant, d'abandon de soi. Il sait la difficulté du déracinement, l'épreuve de l'oubli. Il prend conscience de sa disparition aux yeux de ceux qu'il laisse derrière, de même que les paysages et leurs habitants familiers se volatilisent dans son esprit pour laisser place aux êtres et rivages qu’il visite. Leurs images s'estompent au loin, puis peu à peu au sein même des souvenirs, elles prennent l'allure de mirages. D'autres visages apparaissent le long des terres étrangères qui, à peine apprivoisés, ne tarderont pas à devenir flous à leur tour, aux premières heures du périple suivant.


L’existence du voyageur est une mer aux flux et reflux incessants, comme des marées. Elle se vide et se remplit constamment au gré de ses pérégrinations. Bouvier, dans L’Usage du monde, disait avoir ressenti que, « comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr ». 


Partout où le voyage le conduit, il fait peau neuve. Il se produit une sorte de mue du voyageur. Ce qu'il était se désagrège. D'une rive à l’autre, seulement enveloppé du temps et de l’espace présents, il n'est jamais le même. Plus il s'éloigne d'où il vient, plus il s'en tient éloigné longtemps, plus il se défait aisément de ce qui l'encombre, ce qui pèse inutilement, pour ne conserver que l'infime et strict nécessaire. Ainsi, il se rapproche de l'essentiel. Il avance de plus en plus excorié et nu, soumis à une succession de métamorphoses qui le préparent à l'absolu dénuement de sa finalité d'os et de poussière.


Bouvier avait flirté avec la mort à Ceylan, connu la faim au Japon, était passé par des moments très difficiles et périlleux qui, disait-il, « vous renvoient à vous-même avec brutalité, comme un poignard qui tout d’un coup se retourne contre celui qui le tient. A ce moment-là, on s’aperçoit qu’on n’est rien ».


Autrement dit, les épreuves du voyage crèvent l’ego, cette vaine baudruche, chahutent l’orgueil, ce grotesque postiche, forcent l’humilité face à la reconnaissance de son immense ignorance, font sentir et mesurer toute la réalité de la misérable vacuité des hommes.

 « Quoi qu’on puisse faire, on n’a finalement que ses carences et sa niaiserie à opposer à l’invention du monde qui est fabuleuse. » 
Bouvier enfonce le clou. Se frotter au monde dès lors, c’est accepter de se soumettre à ses innombrables, insoupçonnés, imprévisibles périls et merveilles.

« Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C'est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n'a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, c'est du patinage ou du tourisme », soulignait-il de sa malicieuse ironie dans Le Poisson-Scorpion. Cet ouvrage, qu’il qualifiait de « petit conte noir tropical », fut le fruit d’une  écriture-exorcisme  à l’issue de son séjour de huit mois à Ceylan dont il était parvenu à fuir l’emprise, alors qu'il était victime de son enchantement négatif. 


Après Ceylan, il avait repris goût à la vie au Japon, contrée qui joua un rôle déterminant dans son existence, en modifia bellement le cours. En arrivant, il avait été si heureux d’y retrouver « un monde où les femmes existent.»

 « J’aime beaucoup les Japonaises et j’en aurais volontiers épousé une si l’une d’entre elles avait bien voulu de moi. […] ça m’a aussi valu de fréquenter les prostituées et d’avoir beaucoup de respect et d’amitié pour cette catégorie de personnes. » 
Il s’était lié en effet à de petites paysannes qui se prostituaient dans le quartier de Tokyo où il logeait. Elles l’accueillaient dans la journée dans leur bordel où il trouvait de la fraîcheur pendant l’été, de la chaleur l’hiver et pouvait y écrire à son aise. Il avait très envie de leur consacrer une histoire, disait-il,  « pas une histoire d’amour, mais une histoire de femmes. » 

Bouvier était un naufragé, et son écriture, un vagabondage érudit et imagé au cœur du vivant et du lointain, une initiation à la vie, à la mort, à L'Usage du Monde.


Il avait découvert que l’écriture, « lors qu’elle approche du “vrai texte” auquel elle devrait accéder, ressemble intimement au voyage parce que comme lui, elle est une disparition. »


Cette notion de vrai texte en tant qu'effacement de toute espèce de transmission égologique était son idéal. Dans l'écriture même, il voulait tendre vers ce jaillissement d'un monde dépouillé de lui-même, n'aspirait à rien d'autre qu'à l'oubli de soi, qu'à extraire l'essence même de l'humain, à se fondre idéalement au tout et n'exprimer plus que ce qui a valeur universelle.


Il serait erroné d'entendre cet effacement de soi comme la résonance d'une difficulté d'être, d'une absence de légitimité au monde. Au contraire. Bouvier était un grand penseur, dont la soif de connaissance était impossible à rassasier. Il était loin du révolté amer qu'incarnait, en revanche, son ami Lorenzo Pestelli rencontré au Japon, qui blâmait sans cesse le monde. Bouvier cherchait inlassablement, avec bienveillance, et se perdait sûrement, avec sagesse. Et tant le voyage que l'écriture nourrissaient sa quête.


Fort de l'enseignement du moine, poète, voyageur nippon Bashô qu'il lut au Japon, il avait conclu que le je est une ombre portée au cœur de l'image et du texte, et par conséquent, qu’il doit à tout prix s’absenter, se rendre invisible et muet pour laisser voir et entendre ce qui doit être transmis sans être oblitéré par l’identité. 


Au fur et à mesure de ses dérives planétaires, de ses errances, il se sera ainsi « débarrassé du superflu par érosion, c'est-à-dire de presque tout. »


En tout cas, il se sentit  « débarrassé d'une quantité de conneries et dépositaire d'une quantité de trésors », confia-t-il à Irène Lichtenstein-Fall dans une série d'entretiens, publiée en 1992 par la maison d'édition genevoise Metropolis, sous le titre Routes et déroutes.


« C'est uniquement pour ça que je me suis mis à écrire. Je n'avais pas du tout envie de mener une vie d'écrivain [...], déclara-t-il, je ne pouvais pas garder tout ça pour moi. »


Dans ses précieuses Réflexions sur l’espace et l’écriture, il admettait que « sans cet apprentissage de l’état nomade », il n’aurait « peut-être rien écrit. »


Il estimait que « pour les vagabonds de l'écriture, voyager c'est retrouver par déracinement, disponibilité, risques, dénuement, l'accès à ces lieux privilégiés où les choses les plus humbles retrouvent leur existence plénière et souveraine ».


Il disait l'enseignement inestimable que l'étranger dispense. Il témoignait à sa manière, puisant à la beauté de la langue, avec intelligence et érudition, que « le voyage où, petit à petit, tout nous quitte est aussi, symboliquement et réellement passage d'un état grossier à un état subtil et donc, apprentissage de la mort […] Et si l'on souhaite raconter ce que l'on a vu, être dans la définition stendhalienne, " un miroir promené le long d'une grande route ", il faudra que le langage subisse la même épreuve, chaque mot passé au feu, et comme alchimiquement "éprouvé", tout ce qui sonne juste étant le fruit de combustions ou de distillations successives qui s'opèrent souvent à notre insu. »


Dans Routes et déroutes, il précisait encore la fraternité du rapport qu'il établissait entre voyage et écriture, liés par la même nécessité de présence imperceptible, d’humilité absolue qu’il exigeait d’ailleurs dans sa pratique de la photographie.

« Dans les deux cas, il s'agit d'un exercice de disparition, d'escamotage. Parce que quand vous n'y êtes plus, les choses viennent. Quand vous y êtes trop, vous bouffez le paysage par une sorte de corpulence morale qui fait qu'on ne peut pas voir. Vous entendez des voix qui vous disent : "Ôte-toi de là" (...) Et du fait que l'existence entière est un exercice de disparition, je trouve que tant le voyage que l'écriture sont de très bonnes écoles. »
 Œuvres, Nicolas Bouvier (Ed. Gallimard, Quarto)