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samedi 10 septembre 2022

Kâmasûtra, le mal-aimé

« Les prairies vert tendre dévalent les rondes collines, enluminent la virginité du lointain, puis se jettent dans le lit de la rivière où pêchent deux grues blanches. Sur la rive engazonnée s’alignent trois arbres aux feuillages touffus, couverts de grappes de fleurs rouges et rosées, d’où s’échappent à tire-d’aile deux petits mainates noirs. Là, à l’abri de la chaleur printanière et des regards, un jeune couple séjourne sur un tapis de soie jaune, tissé de roses rouges. [...] » 

L'intégralité du texte de Zoé Balthus est à paraître en octobre 2022 dans X, le numéro d'automne de La moitié du fourbi 

En voici le sommaire par ordre alphabétique:

Zoé Balthus Kâmasûtra, le mal-aimé

Antoni Casas RosLe X saisi dans sa course folle vers la révolution

Joëlle DuboisYou are not alone (Peintures)  

Nolwenn EuzenL’oubli nous appartient (Interstice à présent de tous les temps) 

Frédéric FiolofLes corps traversés 

Hélène Gaudy Tintin

Amélie GuyotPar-delà le syndrome de l’X fragile (Poésie) 

Simon Kohn Couic 

Hugues LeroyExercices de vide

Annie Lulu / Handa

Victor Malzac / La javel

La mf / Conversation avec Ovidie, putain savante  

Anthony PoiraudeauEx-fan des nineties

Noëlle Rollet  Sans les mots 

Fanny TaillandierX vs X — Stéphane Mallarmé versus XXXTentacion 

Gabriela Trujillo Avatar : Bel ami  


mardi 5 octobre 2021

Pestelli, à la recherche du contre-voyage

                                       Photographie de Henri Huet, photoreporter français mort en 1971 au Laos 



Texte paru dans la revue littéraire Les Carnets d'Eucharis, Sur les routes du monde #3 en octobre 2021



Publiée en 1970, Le Long été du Suisse Lorenzo Pestelli est une œuvre cousue de piécettes, notes de voyages, scories, poèmes, récits et autres lettres, fiction et autobiographie mêlées, écrite au fil des heures, le long de la route, parcourue à rebours du soleil, à travers l’Extrême-Orient, parfois avec son épouse Michène et leurs deux petites filles.


Son compatriote et précieux ami Nicolas Bouvier – les deux hommes s’étaient rencontrés à Kyôto en 1966 – l’aida à faire publier ses premiers ouvrages, et lui consacra par ailleurs deux beaux textes parus dans la presse suisse dont un hommage posthume, un an après sa mort dans un accident, aux portes de Marrakech en 1977. 


En outre, Bouvier rédigea la préface de ce livre de voyageur, qu’il comparait à « ces sommes du Moyen-Âge », sorte de Thesaurus pauperum (trésor du pauvre) écrit par « des gueux érudits et vagabonds qui avaient noms Brunet Latin ou Barthélémy L’Anglois […] ». Il invitait d’ailleurs à « puis[er] dedans sans vergogne, l’expérience enseigne qu’on est toujours un peu plus pauvre qu’on ne le croyait. » L’ami concluait en effet son texte en se réjouissant, avec la simplicité qui le caractérisait, de l’existence du Long Eté : « Il est là, c’est l’essentiel, et c’est un livre important ».


Aux yeux de Pestelli, il s’agissait d’un Itinéraire poétique et politique divisé en dix-sept heures solaires qu'il ouvrait en citant Henri Michaux, pauvre Barbare en Asie et Victor Segalen, médecin-poète-écrivain-aventurier en Chine, dont le Suisse avait retenu en particulier cet éloquent extrait d'Equipée :


« Quant au Réel, il triomphe avec brutalité. Le coup de plongée a réussi. J’ai brutalement étranglé ma peur du Réel. Je m’en suis allé au-delà. »


Nous ne pourrions jurer que le coup de plongée aura réussi à Pestelli, même s’il est clairement passé au-delà du réel, Le Long Eté en témoigne de bout en bout, mais la peur du réel n’aura probablement pas tout à fait disparu. Il est aisé de deviner au fur et à mesure de sa lecture qu'il en conserva certaines angoisses, angoisses de ce qui lui échappait cruellement, comme le temps. Mais pas seulement.


« Apprendre à dominer le temps. […] Ainsi le but de Le Long Eté sera de m’apprendre à dominer le temps. »


Pestelli venait d'atteindre trente ans. C'était un jeune homme révolté, enragé parfois, en dépit d'une extrême intensité de tendresse et de générosité affective qu’il recouvrait sans cesse d’une sorte de rancœur, comme un rare velours de soie dissimulé sous une grossière toile de chanvre. Pareille, son encre était de miel mais coupée de fiel réparti ici et là, avec science et régularité. Il savait doser. 


Il faisait l'effet d'un homme blessé que rien ne consolait de l’obscure origine de sa naissance ni de celle du monde. De ses écrits suintait une souffrance infligée dans l’enfance dont il ne guérit jamais. Le lointain où il était parti se réfugier dans l’espoir de se trouver lui-même, en paix, ne l’y aida point. Il ne dévoilait rien, sa douleur demeurait pudique, affleurait seulement au détour d’une pensée, d’une vision, d’une rencontre, remontant de quelques confins intimes comme des gouttes de sang perlent, au moindre contact, à la surface d’une plaie impossible à cicatriser. 


Il y a une prison en moi dont les murs, plus encerclants que la mer elle-même, ne se briseront pas en dépit des voyages…


À l’Heure japonaise, dans un texte intitulé Des melons pour Fukuyama, Pestelli disait écrire pour ceux qui ne le liraient pas, « pour les yeux couverts de buée, pour les paupières brisées, pour les somnolents qui, de ville en ville, suivent patiemment les feux arrière en transportant courges, soya, poisson séché, algues, sashimi et melons à Fukuyama ». Pour ceux dont les plaintes étaient circonscrites, en somme.


À l’Heure australe, il composa un poème, « Écrit pour le silence ». Cela participait de la même démarche, battant presque en retraite.


[…] je laboure l’ombre dense de mes vaines questions/ Je sonde l’aube de tous mes yeux d’aumône/De tous mes bras de vent et de résine/ J’écris pour le soir de la vie […]


Bouvier le savait mieux que quiconque, « […] de toutes les compagnies, la plus fidèle, c'est encore cette solitude qui [...] devient, au fil du texte, irréversible et souveraine. Parmi tout ce que nous méconnaissons chez nos amis, il est une faculté qu'on sous-estime à coup sûr, et c'est celle de souffrir. Je crois que nous ne pouvions pas grand-chose contre cette ultime maîtresse et qu’il fallait la rencontre brutale de la mort au soleil d’un faubourg marocain pour que ce pèlerin qui allait devant lui “brûlant tout par l'absence” en fût délivré et guéri »


Son regard se portait comme un aimant sur le malheur et le cœur noir des êtres et des choses. D'autant qu’à l’heure de son Asie, la noirceur régnait partout, tandis que ses territoires payaient encore très cher le prix de leur révolte contre le joug colonial et que, toutes griffes dehors, ils se battaient pour devenir enfin maîtres de leur destin. C’était le cas du Vietnam où les Viêt Công rampaient alors dans leurs souterrains boueux, gavés de sangsue, d’insectes et de reptiles réfugiés comme eux, sous la jungle grêlée d'acier, sous les villages rasés par des pluies de feu, empoisonnés sous des torrents de napalm et d’agent orange. 


À l’Heure vietnamienne, il témoigna avec virulence. « Dans les bois, la population s’arme et défend sa liberté, et les routes quand elles sont stratégiques, portent chaque jour, la mort américaine », écrivait Pestelli qui s’indignait, accusait, prenait parti, s’engageait le long de la route asiatique, mesurant l’ampleur du désastre. En mars 1965 depuis Pékin, il signa le long poème « Au Vietnam combattant », dédié Aux militants du Front national de Libération du Sud Vietnam. À Saigon à l’automne, arrivé sur le terrain, il observait, s'assurait de ses propres yeux du sort des Vietnamiens et commit un texte à charge contre l'armée américaine qu’il conclut ainsi : 

« Je dis, je n’invente pas, maintenant je sais : il y a des opérations gigantesques menées par la plus puissante armée du monde pour exterminer sur une grande échelle. De sorte que les dits Viêt Công, dans leurs forêts, n’ont qu’à dire depuis dix ans : “Donnez-nous seigneur, notre obus quotidien !” Un par bonhomme s’entend, clair et sonore. Nous en sommes malheureusement certains. » 


À l’Heure siamoise, au contraire, il pestait contre « les indices de la paix américaine », achetée bien sûr à prix d’or, et qu’il décelait partout dans le royaume, à Bangkok en premier lieu. « Je poursuis mon voyage douloureux et conscient à travers la misère et les débris. Plus seul que jamais, dans un pays hostile vis-à-vis de tout ce qui n’est pas américain, c’est-à-dire riche ! » La Thaïlande, qui se targuait de n’avoir jamais été colonisée, se vendait aux Américains, et Pestelli fulminait, écœuré que ce pays soit devenu « une immense caserne » des États-Unis d'Amérique et que les bases thaïes servent à mieux bombarder le Vietnam. « Meurtres, plaines à transformer en immenses bases d’escalade, en ailes de mort toujours errante ! Tous les jours, au Nord-Est, la mort prend son départ avec ses crocs orange attributs de la paix ! » Il ne mâchait pas ses mots, fustigeait « le sourire thaï, le sourire cupide et moqueur ! » et la capitale « Bangkok, le grand bordel de l’Asie du Sud-Est ! » pour G. I . en goguette.  


S’il voyait le Vietnam de nos jours que le Parti communiste vietnamien vend lui-même, – quelle ironie ! – aux Américains depuis bientôt vingt ans. « Enjoy to be back » et « Happy to be back » se réjouissaient ainsi, sans vergogne, respectivement Coca-Cola et Pepsi-Cola en 1995, sur des affiches publicitaires et dans tous les journaux du pays, au lendemain de l’annonce de la normalisation de ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Depuis, Saïgon tente de damer le pion à Bangkok en termes de corruption et de bordels et ne s'en tire d'ailleurs pas si mal, tandis que Hanoï joue l’hypocrite pruderie d’une vieille mère-maquerelle. Qu’en écrirait Pestelli aujourd’hui ?


L'homme, aussi lunaire que Bouvier était solaire, se livrait à d’amers soliloques, éblouissants de ferveur. Comme l'écrivait Bouvier, un « jus âcre et fort […] irrigue ses textes-échantillons ». Pestelli, qui avait si bien lu le grand Livre des Merveilles de Marco Polo, ignorait toute jubilation à l'heure où il marchait sur ses pas. Il allait, attristé. Désenchanté, il confia, dans une lettre à son épouse Michène, qu’il voyageait « comme un condamné au voyage », la mort dans l’âme, « circumnavigu[ant] en vain ». 


« Je t’écris en purgeant ma peine ; je dois faire le tour de cette île immense pour m’assurer de ce que les cartes ne mentent pas, de ce que le vide existe réellement au Nord comme à l’Est. Voilà jusqu’où me pousse le devoir de voyager ! Je suis à la recherche du contre-voyage ! Je ne trouve que pluie, brouillard, terre inondée ! »


Il peinait à s’inscrire dans le monde, s’y sentait étranger, une âme en peine dépourvue « de place sur cette terre, ni dans la vie, ni dans la mort ». Il souffrait du vide béant dont il faisait sans cesse l’expérience, ce vide qu’il ressentait entre les hommes avec lesquels il reconnaissait avoir du mal à dialoguer. Il se sentait inapte à la vie, « pas fait pour le regard des autres, mais pour la solitude et l’immobilité. »


Du voyage ou de l’attente je ne sais quel est l’instant le plus fécond, mais depuis mon enfance j’ai fait un pari avec l’espace, comme si mes rêves avaient tous été taillés selon la courbure de l’horizon, comme si mon désir s’enflait par rapport aux sommets que le voyageur frôle en découpant le monde de son pas infatigable.


À l’Heure indienne, dans une piécette, écrite entre Lahore et Amritsar en 1961, l’obsession de la conception reprenait le contrôle de son humeur en même temps qu'un souvenir le menait à l’entrée ou la sortie d’un tunnel.


L’embryon émasculé que je suis devenu retrouve sa place dans la matrice solaire du Milieu, dans le climat cuivré de la patience. 


Quelques phrases plus loin, il notait :


Depuis hier le désert délire ; il se pare de marées vertes qui me donnent le vertige. La vallée de l’Indus est traversée par un train fugitif. Et moi, dans ce train, plongeant vers l’enfance et retrouvant l’orifice maternel. 


À l’Heure javanaise, en février 1967, un poème doux consacrait en revanche l’humble sensualité des femmes de l’île indonésienne.


Femmes aux mollets d’acier et de velours, /A la fois nobles comme des princesses et pauvres comme des mendiantes, /femmes aux chevelures de désir, /Aux poitrines de forêt vierge/ Aux genoux de hasard et de mouvement… ! /Femmes et fruits désirables, parfaits dans votre turgescence lointaine… !


À Java, il évoquait de nouveau son trouble de l’origine dans un texte intitulé Crise d’identité dans lequel un voile semblait vouloir se lever, où il délivrait une infinitésimale parcelle de secret. Le Long Eté en est ainsi tout entier parsemé, comme un rare trésor de perles sombres.


[…] un lieu est fait aussi d’hommes qui, bien que transitoires, ont leur mot à dire en ce qui nous concerne ; il faut bien que, par un geste ou un autre, ils nous acceptent, puisque nous venons d’ailleurs. Mais voilà qu’ils me renvoient à mes racines, qu’ils déterminent par témoins, ambassades et arbre généalogique, le lieu de mes origines et m’y renvoient pour que j’y fixe mon domicile, à l’abri entre mes familiers, avec lesquels, je jure, je n’ai rien en commun à part ces liens dits de chair et la haine qui servit de sève pendant ma croissance. 


À l’Heure japonaise, il s'était vu « désemparé sur quelques îlots schisteux en train de contempler le rideau sarcastique de la mer ».


Quand je n'aurai plus d'îles pour avancer, – l'une après l'autre ces terres d'abord secourables m'auront déçu et trahi –, je n'aurai plus qu'à deviner, l'œil vigilant, une faille extrême dans le continent d'en face pour m'y terrer avec mon contenu de néant.


Croulant sous le poids de sa mystérieuse malédiction, de honte et de culpabilité qu'il assumait au nom de l'Occident d'où il venait, il semblait voyager courbé, sans regard à l'entour. Il était tout entier happé par la perception même de la souffrance, ce portrait craché du monde misérable qu’il foulait. Et quand tout cela devenait trop lourd à porter dans sa besace, Pestelli la vidait en un éclair obscur, larguait ses salves de pure bile noire. 


Fusées que je pourrais avoir moi-même braquées contre le ventre de ma mère, contre l’endroit même d’où je suis sorti, d’où je fus extrait sans savoir pourquoi quand j’atterris sur ces îles en apparence pacifiques… Braquées comme par jeu, comme le fait l’enfant avec sa mère lorsqu’il apprend pour la première fois que, de ses petits doigts retors, il pourrait aller jusqu’à faire saigner les plis de celle qui l’engendra, lui, autrefois corpuscule translucide, à peine visible à l’œil nu, transmis d’un corps à l’autre par une nuit où pesait également l’insomnie mais plus apaisante, toutefois dans ce dialogue de corps en sueur qui le provoque, de spasme en spasme, lui, comme une étincelle destinée à amortir et à déterminer le sens de l’orgasme subi. Et voilà que privé de père présumé, s’étant amusé à lorgner les formes maternelles à travers les décombres de ses propres souvenirs il aurait fini par les prendre en horreur. 


Contrairement à Bouvier, Pestelli n’avait pas vraiment aimé le Japon, le pays extrême par excellence où il lui semblait évoquer « la mort plus souvent que jamais », et son cortège de « fantômes des heures ténébreuses ».


Ainsi les morts se font plus nombreux que les vivants dans ces îles au paysage limité et la solitude me permet de décatir patiemment mes personnages à la lueur d’une planète aveuglée. Et je suis plus à l’aise dans cette mémoire retrouvée qui, impitoyable, me renvoie à la nuit d’où je suis venu. 


À Kyôto en 1966, Pestelli vivait mal d'être le Gaijin, signifiant l’étranger, qu’il préférait traduire tel qu’il devait s’entendre vraiment, soit plus précisément, un homme « honni, barbare et sale ».


La foule semble bien administrée. Qui songerait à secouer ces terrassements sociaux ? Ils ne vivent que sur du bois très fragile, entourés de papier translucide qui ne cède pas aux grondements des volcans ni aux soubresauts de la terre, ni aux éraflures des cyclones : patience qui, de siècle en siècle, leur a fait découvrir la meilleure formule pour triompher du vide.


Le Japon impeccable, irréprochablement organisé, soigneux, poli, parfaitement intériorisé l’agaçait. Là où Bouvier savourait la délicatesse de ses rencontres nippones, où le portraitiste hors pair faisait une razzia de visages, trouvait de la beauté et de l’espoir partout, Pestelli, lui, semblait aveugle, imperméable, et n’avait qu’une idée en tête, celle de fuir « cet archipel conçu comme un chien couché pour garder l’écurie orientale ».


Et Gaijin plia bagage, résigné, prêt à chercher un nouveau gîte ! Non ! Il ne pouvait plus rester ici ! Dans ces îles si bien astiquées où même le ciel recevait son coup de brosse tous les matins, dans cet immense décrassoir d’âme ! Il ne pouvait plus supporter cette odeur de buanderie, ces hommes aux mains toujours propres qui n’avaient plus de visage, ces maîtresses de maison à l’âge indéfinissable et aux manières si empruntées, ces guerriers au code si strict dont l’honneur ne souffrait le moindre affront.


Pestelli ne savait pas s’y prendre sans doute, plus brutal et maladroit, leurs atouts n’étaient pas les mêmes. Il se sentait peiné d’aimer si peu le Japon et le dédouanait volontiers. « Ce n’est pas de sa faute », disait-il, mais il le quitta tout de même « avec le poids d’un dégoût » qu’il ne pouvait expliquer. Et tel un Ulysse mal incarné, dans sa Dixième lettre à Pénélope, il admettait son échec, sentant que « au bas ventre, végète ce moi humilié de ne pas avoir su conquérir ». Et puis, d'évidence, il avait pensé à Bouvier qui, rentré au pays en vainqueur, était malgré lui écrasant.


En Hokkaido, j’ai suivi tes traces. Oui ! Oshamambe et sa chevalinite ! Le cap Erimo sur lequel je n’ai pas rencontré, hélas ! d’éleveuse d’otaries aux yeux gris-violet ! Je pense que c’est l’écrivain qui fait le paysage et non le paysage qui inspire l’écrivain. 


Ce message lui était adressé, sans le nommer. Il l’avait écrit au retour d’un voyage sur l’île d’Hokkaïdo où Bouvier avait lui-même séjourné en 1965. Ce dernier en avait rapporté une savoureuse anecdote qu'il lui avait sans doute racontée avant sa publication dans Chronique japonaise, et qu’il fallait avoir lu pour saisir à qui et à quoi faisait référence son ami. 


En août 1966, à l’heure du départ, l’ombre d’un regret un peu coupable planait encore sur le front de Pestelli.  


L’étranger s’échappe des îles de la nuit sans avoir rien compris. 


En 1978, Bouvier dans son hommage posthume, accusait avec une émouvante subtilité toute l’impuissance et la solitude de cet être qui s'étaient retranché dans l’écriture, sans comprendre qu'il s'agissait-là peut-être de ce contre-voyage qu'il espérait tant. 



Nicolas Bouvier, Le Long Eté, Préface de Nicolas Bouvier, Postface de Jil Silberstein, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 2000





 





jeudi 23 septembre 2021

Déesse indigo

 

« L’Inde […] déploie plus largement les ailes nocturnes de l’homme.» André Malraux 



«De Calcutta, je n’ai vu que les images de L’Inde fantôme. Grouillante, miséreuse, nauséabonde. Ses bidonvilles peinent à se refléter dans le Hooghly, dont les flots pollués rejoignent le golfe du Bengale, aux rivages battus par l’océan Indien. Kalikata aurait pu rester un paisible hameau de pêcheurs si le navire d’un administrateur de la Compagnie britannique des Indes orientales n’y avait jeté l’ancre le 24 août 1690 [•••] » 

Texte intégral dans le numéro d'automne La moitié du fourbi à paraître le 15 octobre 2021. En voici le sommaire par ordre alphabétique:

Philippe Annocque / Seul à voir 

Zoé Balthus / Déesse indigo  

Sarah Chiche / (autour du film Miroir, d’Andreï Tarkovski)  

Antonin Crenn / Il partirait en quête de ses semblables  

Lou Darsan / Ce qui se cache au fond de nos yeux  

Pierre Escot / (photographie)  

Frédéric Fiolof / (autour de Camargue secrète, de Lucien Clergue)  

Seiichi Furuya (photographies, avec Christine Gössler) / Face to Face (extraits)  

Hélène Gaudy / (autour du film The Swimmer, de Frank Perry)  

Sabine Huynh / Silhouettes  

Hugues Leroy / A L | C E  

Juliette Mancini (dessins & texte) / Éveils (extraits)  

Jean-Clet Martin / Le miroir, ses spectres  

La m/f / Conversation avec Soko Phay  

Anthony Poiraudeau / Des reflets, des répliques et des vestiges  

Noëlle Rollet / Et l’autre…  

Olivier Salon / L’ Oeil de l’Oulipo  

Ocean Vuong / Torse d’air (poème)

samedi 14 juillet 2018

Conversation avec Prune Nourry

Prune Nourry dans son atelier parisien – 2017 (c) Zoé Balthus

R
eprésentée par les galeries Daniel Templon et Madga Danysz, Prune Nourry, en résidence au sein de 
The Invisible Dog Art Center de Lucien Zayan à Brooklyn depuis sept ans, a fait du questionnement du statut du genre humain sa spécialité. Dès ses débuts, la plasticienne de 33 ans s'est intéressée aux sélections prénatales à l’origine d’inquiétants déséquilibres démographiques en Inde et en Chine qui totalisent ensemble un tiers de la population mondiale. En 2017, le musée national des Arts asiatiques Guimet lui a donné carte blanche pour présenter Holy, exposition qui a duré cinq mois. quelques pièces de ce travail sont présentées en ce moment au Magasin électrique des Rencontres de la photographie d'Arles jusqu’en septembre. On peut y découvrir ses créatures hybrides, Holy Daughters ainsi qu’une version miniature 
en biscuit de porcelaine de Limoges de Terracotta Daughters, son armée de 108 petites Chinoises de Xian. L'artiste y exhibe aussi La destruction n'est pas une fin en soi, un bouddha monumental, en plâtre piqué de bâtons d'encens, en hommage aux deux immenses Bouddhas de Bamiyan détruits par les talibans en Afghanistan, « préfiguration », dit-elle, de la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001 à New York. Conversation avec l’artiste dans son atelier parisien en mars 2017.


Zoé Balthus
 – Par quels cheminements es-tu passée pour parvenir à donner naissance à toutes tes créatures ?

Prune Nourry – Il y a dix ans en sortant de l’Ecole Boulle, j’ai commencé à bosser sur des projets qui me ramenaient toujours à des questions relatives à la sélection de l’humain. J’étais spontanément intriguée par ce qui définissait l’humain, la frontière entre l’homme et l’animal, comment le curseur se déplaçait selon les époques. Par exemple, à l’heure des expositions universelles de 1900 et 1937, il y avait des zoos où étaient exhibés des humains, pendant la seconde guerre mondiale les scientifiques nazis expérimentaient sur des cobayes humains et puis à notre époque, dans certaines contrées, l’humain considéré comme un animal restait d’actualité et a contrario, ailleurs, certaines familles réservent à l’animal la même place qu’un humain, il y a anthropomorphisation de l’animal domestique. J’ai réalisé que nous étions dans une période extrêmement brouillée, c’était ma réflexion d’alors. Et je suis peu à peu arrivée à la question du statut de l’embryon. Comment se définit-on en tant qu’humain ? A partir de quel moment de la vie ? J’avais rencontré Stephen Minger, scientifique du King’s College à Londres qui faisait des expériences sur des embryons qu’il hybridait, entre l’humain et le lapin, l’humain et la vache. Cela a été la base d’un de mes premiers projets. J’ai commencé à créer des hybrides entre l’animal domestique et l’enfant. Puis cela m’a menée au projet suivant qui s’intitule Le Dîner procréatif. Il s’agissait de dîners que j’organisais entre des scientifiques et des chefs étoilés autour des différentes étapes de la procréation assistée où on allait au Sperm-bar, à l’Ovum-bar, on choisissait les donneurs idéaux et on faisait notre propre petit cocktail in-vitro.

Zoé – Une démonstration, ni plus ni moins, de l’eugénisme…

Prune – Exactement. C’était une critique du mythe de l’enfant parfait, de l’enfant à la carte.

Zoé – Le monstrueux mythe de l’Aryen pour les nazis...

Prune – Absolument. Entre autres. Le Dîner procréatif, qui accusait les dérives de la procréation assistée, m’a amenée à réfléchir à la notion de choix et à me demander, parmi tous les choix que nous pouvions faire dans ce domaine, quel était celui qui l’emportait. J’ai découvert que depuis les années 80, c’était le choix du sexe. C’est très marqué en Asie, où on sélectionne l’enfant grâce à l’échographie. Je me suis donc retrouvée face à la question du genre et sa sélection, en m’intéressant aux études de sociologues qui mettent en avant les déséquilibres démographiques en Europe mais principalement en Asie. De fil en aiguille, je suis parvenue au projet Holy Daughter, le premier que j’ai conçu en Asie.  Je suis partie faire de la recherche sur le terrain, à la rencontre de sociologues dans le but de comprendre l’origine de ces déséquilibres. Un peu à mon insu, j’ai commencé un triptyque de projets. Holy Daughters (Filles sacrées), Holy River (Rivière sacrée), et Terracota Daughters (Filles en terre cuite). Les deux premiers ont été créés en Inde et le troisième en Chine.

Pour chacun, j’ai hybridé un symbole culturel national avec une petite fille afin d’exposer le paradoxe qui consiste à éliminer la petite fille alors qu’elle pourrait elle-même être le symbole de fertilité par excellence.
 
Holy Daughters – Prune Nourry – Installation en Arles 2018 (c) Zoé Balthus

Zoé – Le mâle représente beaucoup plus, c’est le nom d’une lignée qui est perpétué...

Prune – Oui, c’est cela. Il est en fait question de l’héritage, de la retraite, de la dote etc. tout une foule de facteurs aux conséquences étonnantes et parfois très violentes.
Alors, en 2010, j’ai créé en Inde cette divinité Holy Daughter, hybride de la petite fille et de la vache sacrée, qui me semblait exprimer le mieux le paradoxe. On divinise la vache, mais on refuse le vecteur de fertilité qu’est la petite fille appelée à être mère un jour. Cette hybridation créée de toute pièce pouvait s’intégrer dans le panthéon des divinités indiennes souvent elles-mêmes hybrides entre l’humain et l’animal. Je l’ai exhibée dans les rues indiennes au cours de différentes performances où les gens l’ont baptisée spontanément Gao Mata ce qui signifie la vache-mère. Elle a donc pris la forme d’une sculpture de taille humaine. Elles sont trois Holy Daughters, celle qui marche, celle en station debout et celle accroupie. J’en ai installé un certain nombre dans les rues de New Delhi devant les laiteries très nombreuses, aussi présentes que les boulangeries chez nous. J’ai cherché à inscrire ce projet dans le quotidien local pour les étonner, les interroger et observer leurs réactions. Je filmais, je documentais en photographie aussi. J’ai abandonné les sculptures dans les rues et je ne sais pas ce qu’elles sont devenues.

J’ai aussi réalisé une performance dans un orphelinat pour vaches sacrées ! Ce sont les petites filles des alentours qui s’en occupent. Il y a même des ambulances pour vaches sacrées, c’est dingue !

Et en 2011, j’ai monté une grande exposition à Paris, au moment où se déroulait le recensement de la population indienne, le sex ratio census, rapport entre le nombre de femmes et d’hommes. Il a lieu tous les dix ans. Malgré des politiques et des lois instaurées depuis la découverte du déséquilibre démographique il y a quarante ans pour inverser la tendance, le recensement de 2011 a montré que la situation s’était aggravée avec 914 filles pour 1.000 garçons au niveau national en moyenne et dans certaines villes le rapport était de 500 filles pour 1.000 garçons. Ce recensement a révélé des zones du nord du pays où la situation est désormais irréparable.
 
Fertility (sein-pis de porcelaine) – Prune Nourry au Musée Guimet (c) Zoé Balthus
Du coup j’ai décidé de ne pas m’arrêter là, et je suis retournée en Inde, cette fois à Calcutta, où je me suis installée dans le quartier des potiers qui conçoivent les sculptures de divinités, toujours les mêmes, depuis des générations. C’est en soi un voyage dans le temps, tu repars cent ans en arrière. Tout y est gris, la terre avec laquelle ils sculptent les divinités est celle du Gange, le fleuve sacré. La terre elle-même est donc sacrée. Les sculptures sont ensuite immergées dans le fleuve où elles disparaissent, avec l’idée magnifique du retour à l’origine. J’ai présenté mes Holy Daughters à des artisans en leur demandant de se les approprier selon les méthodes et codes traditionnels. J’ai fait comme il fallait, je suis passée par une famille de Calcutta, qui normalement commande un Durga ou un Ganesh, j’ai commandé ma Gao Mata, que l’on a sculpté ensemble.

Zoé – Tu as photographié une procession organisée dans les rues de Calcutta comme s’il s’agissait d’un Ganesh, qui est allée jusqu’au Gange, a-t-elle bien été perçue ?

Prune – Incroyablement bien. Les gens se bénissaient devant elle !
 
Zoé – Et en 2013, tu t'attaques à la Chine !

Prune – Après l’Inde, j’avais le projet d’aller travailler en Chine, ensemble les deux géants concentrent un tiers de la population mondiale ! Quand on parle de déséquilibre démographique cela fait sens. Il me fallait un autre symbole culturel super fort. J'ai décidé de travailler sur l'armée de Xian en terre cuite. Elle est magnifique, à la fois connue dans les provinces reculées de Chine mais aussi dans le monde entier. Cela fonctionnait. Cette fois-ci j’ai hybridé le style des artisans chinois d'il y a 2.200 ans pour créer Terracotta Daughters, mon armée de 108 petites Chinoises en terre cuite. J’ai travaillé avec huit petites orphelines dont j’ai réalisé le portrait, rencontrées par le biais de l’association Les Enfants de Madaifu, un orphelinat hors les murs, qui fait en sorte qu’elles soient recueillies par leurs propres familles ou des proches de leurs familles. Accusant la sélection, je ne voulais pas à mon tour sélectionner des petites filles... l’association a donc choisi des petites filles pour moi, en fonction de leur relation profonde avec l’association et leur intérêt pour mon projet. Elles ne savaient pas que la vente de chaque sculpture aiderait aussi à financer trois années de leurs études. Il y a les huit originales devant et celles de derrière sont des combinaisons des huit créées avec des artisans chinois. J’ai cherché des jours et des jours où étaient les meilleurs copistes de l’armée de Xian, avant de trouver l’atelier où développer mon projet. Et j’ai aussi cherché des sociologues, grands spécialistes de la question du genre, ils étaient tous à Xian où se trouve l’armée que je suis allée admirer, un coup de bol phénoménal ! J’ai calculé qu’il me faudrait pour réaliser le projet rester au moins une année sur place. En fait, le développement du projet a pris presque cinq ans.
 
Terracotta Daughters – Prune Nourry au Musée Guimet (c) Zoé Balthus
Zoé – Tu as passé cinq ans en Chine ?

Prune – Non, je suis restée à Xian de 2012 à 2013 pour la fabrication de l’armée. Tout 2014 a été consacré au tour du monde de l’armée, après une première exposition fin 2013 à Shanghai. Je voulais la montrer avant de l’enfouir jusqu’en 2030.

Zoé – Comment as-tu financé tout cela ?

Prune – L’armée s’était autofinancée jusque-là par la vente des huit sculptures originales. Et comme il me fallait financer désormais le tour du monde, j’ai demandé à quatre de mes collectionneurs s’ils acceptaient que je tire cinq exemplaires en bronze de chaque originale. Ils ont tous accepté. L’armée a ainsi pu voyager d’emblée à Paris, Zurich, New York et Mexico City.

Zoé – A la fondation Carlos Slim, dans le musée Soumaya ?
 
Prune – Non, au musée Diego Rivera. C’est génial car Rivera était passionné d’arts pré-hispaniques, d’une période qui correspond à peu près à celle de l’armée de terres cuites. Il avait aménagé un faux site archéologique pour conserver sa propre collection. Cela a été formidable de permettre la rencontre de ces deux cultures et les Mexicains ont adoré, le musée a eu trois fois plus de visiteurs que d’habitude et de tous les milieux pour une fois ! Et surtout les mexicains, disaient « cette armée est mexicaine, ça parle de nous » au point que la directrice du musée voulait qu’on l’enfouisse là-bas ! Je lui ai dit : « je suis désolée elle est chinoise il faut que je la ramène en Chine ! » (Rires)
 

Zoé – Et donc, après la poterie indienne, tu as enrichi ton art de pratiques artisanales ancestrales chinoises…

Prune – Tout à fait. En rigolant, je dis que je suis partie copier les copistes. Au final, moi artiste j’ai dû me transformer en artisan pour apprendre leur technique. Pour créer 108 visages différents à partir des huit figures originales, dont je possédais les moules, j’ai décidé de collaborer avec un artisan auquel j’ai demandé de se changer en artiste. Nous avons fait des combinaisons et je lui ai dit : « tu changes ici un peu de joues, là les yeux, agrandis un peu la bouche, modifies la coiffure et c’est toi qui les signes ». C’est par conséquent un projet conçu à deux. Enfin, j’ai décidé d’enfouir l’armée sur un site tenu secret en Chine, en octobre 2015. (le film est en ce moment montré en Arles, NDLR). J’irai l’excaver en 2030.

Zoé – Tu crois vraiment que les Chinois vont préserver la zone d’enfouissement ?

Prune – Je prends le risque, c’est un pari. Tenir ces quinze ans en Chine où tout va tellement vite, c’est l’équivalent de 100 années autre part. Cela fait partie du projet. Je viens d’apprendre qu’un immeuble a été rasé à côté … mais le but est qu’elle y subsiste, je sais qu’elle est relativement safe pour l’instant.

Zoé – Qu’as-tu retenu de ces expériences ?

Prune – Oh ! Tellement de choses, c’est dur à dire. L’idée était de dialoguer, surtout ne pas provoquer un choc qui aurait été rapidement stérile, sinon on repart aussitôt. Il s’agit plutôt d’un échange, d’une transmission réciproque. Chaque exposition a été un pas vers ce que je voulais atteindre. Dans ma construction personnelle, chaque projet a été un moment marquant avec un pic d’émotion suprême. Pour Terracotta Daughters, ce fut l’enfouissement.