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dimanche 1 octobre 2023

Un futon au milieu du Pacifique


                                                             


La sauvagerie du jour infusait mon humeur. Le Pacifique enténébré se déchaînait contre les cieux monstrueux. L’horizon chavirait sur la démence des houles. De sombres îlots aux contours incertains chancelaient dans le lointain. Les montagnes aux crêtes invisibles grondaient telles de vieilles bêtes en furie, crachant des boules de feu. Une ultime traînée d’hiver nous tourmentait Chichijima et moi. Je trouvai refuge, étendue sur mon futon, dans la lecture d’exquis waka de courtisanes nippones [...]

L'intégralité de Un futon au milieu du Pacifique de Zoé Balthus est à paraître le 16 octobre 2023 dans UNE FOIS, le numéro d'automne de La moitié du fourbi


En voici le sommaire par ordre alphabétique:


Zoé Balthus / Un futon au milieu du Pacifique

Sébastien Berlendis / Fare un bagno

Ursula W. Child / La Pesée

Didier Da Silva / Clouds and men

Claude Favre / Basses fréquences (Fragments)

Frédéric Fiolof / Un papillon sous la chaussure

Hélène Gaudy / Nous n'avons qu'à faire des souhaits

Antoine Gautier / En suivant les jambes de Maria Nieves

Aliona Gloukhova / Une fois, des bifurcations

Mathieu Larnaudie / De sursis, que le temps de le dire

Hugues Leroy / Un prince quand même

Anouchka Vasak / Conversation

Ian Monk / Il était une fois dans le 16e...
Delphine Parodi & Yoko Tawada / Out of sight (extraits)

Anthony Poiraudeau / Vies et morts de Jeanne d'Arc après le bûcher

Noëlle Rollet / Toujours ou jamais, entre romance et hapax

Clément Vuillier / Terre rare (extraits)





mardi 5 octobre 2021

Pestelli, à la recherche du contre-voyage

                                       Photographie de Henri Huet, photoreporter français mort en 1971 au Laos 



Texte paru dans la revue littéraire Les Carnets d'Eucharis, Sur les routes du monde #3 en octobre 2021



Publiée en 1970, Le Long été du Suisse Lorenzo Pestelli est une œuvre cousue de piécettes, notes de voyages, scories, poèmes, récits et autres lettres, fiction et autobiographie mêlées, écrite au fil des heures, le long de la route, parcourue à rebours du soleil, à travers l’Extrême-Orient, parfois avec son épouse Michène et leurs deux petites filles.


Son compatriote et précieux ami Nicolas Bouvier – les deux hommes s’étaient rencontrés à Kyôto en 1966 – l’aida à faire publier ses premiers ouvrages, et lui consacra par ailleurs deux beaux textes parus dans la presse suisse dont un hommage posthume, un an après sa mort dans un accident, aux portes de Marrakech en 1977. 


En outre, Bouvier rédigea la préface de ce livre de voyageur, qu’il comparait à « ces sommes du Moyen-Âge », sorte de Thesaurus pauperum (trésor du pauvre) écrit par « des gueux érudits et vagabonds qui avaient noms Brunet Latin ou Barthélémy L’Anglois […] ». Il invitait d’ailleurs à « puis[er] dedans sans vergogne, l’expérience enseigne qu’on est toujours un peu plus pauvre qu’on ne le croyait. » L’ami concluait en effet son texte en se réjouissant, avec la simplicité qui le caractérisait, de l’existence du Long Eté : « Il est là, c’est l’essentiel, et c’est un livre important ».


Aux yeux de Pestelli, il s’agissait d’un Itinéraire poétique et politique divisé en dix-sept heures solaires qu'il ouvrait en citant Henri Michaux, pauvre Barbare en Asie et Victor Segalen, médecin-poète-écrivain-aventurier en Chine, dont le Suisse avait retenu en particulier cet éloquent extrait d'Equipée :


« Quant au Réel, il triomphe avec brutalité. Le coup de plongée a réussi. J’ai brutalement étranglé ma peur du Réel. Je m’en suis allé au-delà. »


Nous ne pourrions jurer que le coup de plongée aura réussi à Pestelli, même s’il est clairement passé au-delà du réel, Le Long Eté en témoigne de bout en bout, mais la peur du réel n’aura probablement pas tout à fait disparu. Il est aisé de deviner au fur et à mesure de sa lecture qu'il en conserva certaines angoisses, angoisses de ce qui lui échappait cruellement, comme le temps. Mais pas seulement.


« Apprendre à dominer le temps. […] Ainsi le but de Le Long Eté sera de m’apprendre à dominer le temps. »


Pestelli venait d'atteindre trente ans. C'était un jeune homme révolté, enragé parfois, en dépit d'une extrême intensité de tendresse et de générosité affective qu’il recouvrait sans cesse d’une sorte de rancœur, comme un rare velours de soie dissimulé sous une grossière toile de chanvre. Pareille, son encre était de miel mais coupée de fiel réparti ici et là, avec science et régularité. Il savait doser. 


Il faisait l'effet d'un homme blessé que rien ne consolait de l’obscure origine de sa naissance ni de celle du monde. De ses écrits suintait une souffrance infligée dans l’enfance dont il ne guérit jamais. Le lointain où il était parti se réfugier dans l’espoir de se trouver lui-même, en paix, ne l’y aida point. Il ne dévoilait rien, sa douleur demeurait pudique, affleurait seulement au détour d’une pensée, d’une vision, d’une rencontre, remontant de quelques confins intimes comme des gouttes de sang perlent, au moindre contact, à la surface d’une plaie impossible à cicatriser. 


Il y a une prison en moi dont les murs, plus encerclants que la mer elle-même, ne se briseront pas en dépit des voyages…


À l’Heure japonaise, dans un texte intitulé Des melons pour Fukuyama, Pestelli disait écrire pour ceux qui ne le liraient pas, « pour les yeux couverts de buée, pour les paupières brisées, pour les somnolents qui, de ville en ville, suivent patiemment les feux arrière en transportant courges, soya, poisson séché, algues, sashimi et melons à Fukuyama ». Pour ceux dont les plaintes étaient circonscrites, en somme.


À l’Heure australe, il composa un poème, « Écrit pour le silence ». Cela participait de la même démarche, battant presque en retraite.


[…] je laboure l’ombre dense de mes vaines questions/ Je sonde l’aube de tous mes yeux d’aumône/De tous mes bras de vent et de résine/ J’écris pour le soir de la vie […]


Bouvier le savait mieux que quiconque, « […] de toutes les compagnies, la plus fidèle, c'est encore cette solitude qui [...] devient, au fil du texte, irréversible et souveraine. Parmi tout ce que nous méconnaissons chez nos amis, il est une faculté qu'on sous-estime à coup sûr, et c'est celle de souffrir. Je crois que nous ne pouvions pas grand-chose contre cette ultime maîtresse et qu’il fallait la rencontre brutale de la mort au soleil d’un faubourg marocain pour que ce pèlerin qui allait devant lui “brûlant tout par l'absence” en fût délivré et guéri »


Son regard se portait comme un aimant sur le malheur et le cœur noir des êtres et des choses. D'autant qu’à l’heure de son Asie, la noirceur régnait partout, tandis que ses territoires payaient encore très cher le prix de leur révolte contre le joug colonial et que, toutes griffes dehors, ils se battaient pour devenir enfin maîtres de leur destin. C’était le cas du Vietnam où les Viêt Công rampaient alors dans leurs souterrains boueux, gavés de sangsue, d’insectes et de reptiles réfugiés comme eux, sous la jungle grêlée d'acier, sous les villages rasés par des pluies de feu, empoisonnés sous des torrents de napalm et d’agent orange. 


À l’Heure vietnamienne, il témoigna avec virulence. « Dans les bois, la population s’arme et défend sa liberté, et les routes quand elles sont stratégiques, portent chaque jour, la mort américaine », écrivait Pestelli qui s’indignait, accusait, prenait parti, s’engageait le long de la route asiatique, mesurant l’ampleur du désastre. En mars 1965 depuis Pékin, il signa le long poème « Au Vietnam combattant », dédié Aux militants du Front national de Libération du Sud Vietnam. À Saigon à l’automne, arrivé sur le terrain, il observait, s'assurait de ses propres yeux du sort des Vietnamiens et commit un texte à charge contre l'armée américaine qu’il conclut ainsi : 

« Je dis, je n’invente pas, maintenant je sais : il y a des opérations gigantesques menées par la plus puissante armée du monde pour exterminer sur une grande échelle. De sorte que les dits Viêt Công, dans leurs forêts, n’ont qu’à dire depuis dix ans : “Donnez-nous seigneur, notre obus quotidien !” Un par bonhomme s’entend, clair et sonore. Nous en sommes malheureusement certains. » 


À l’Heure siamoise, au contraire, il pestait contre « les indices de la paix américaine », achetée bien sûr à prix d’or, et qu’il décelait partout dans le royaume, à Bangkok en premier lieu. « Je poursuis mon voyage douloureux et conscient à travers la misère et les débris. Plus seul que jamais, dans un pays hostile vis-à-vis de tout ce qui n’est pas américain, c’est-à-dire riche ! » La Thaïlande, qui se targuait de n’avoir jamais été colonisée, se vendait aux Américains, et Pestelli fulminait, écœuré que ce pays soit devenu « une immense caserne » des États-Unis d'Amérique et que les bases thaïes servent à mieux bombarder le Vietnam. « Meurtres, plaines à transformer en immenses bases d’escalade, en ailes de mort toujours errante ! Tous les jours, au Nord-Est, la mort prend son départ avec ses crocs orange attributs de la paix ! » Il ne mâchait pas ses mots, fustigeait « le sourire thaï, le sourire cupide et moqueur ! » et la capitale « Bangkok, le grand bordel de l’Asie du Sud-Est ! » pour G. I . en goguette.  


S’il voyait le Vietnam de nos jours que le Parti communiste vietnamien vend lui-même, – quelle ironie ! – aux Américains depuis bientôt vingt ans. « Enjoy to be back » et « Happy to be back » se réjouissaient ainsi, sans vergogne, respectivement Coca-Cola et Pepsi-Cola en 1995, sur des affiches publicitaires et dans tous les journaux du pays, au lendemain de l’annonce de la normalisation de ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Depuis, Saïgon tente de damer le pion à Bangkok en termes de corruption et de bordels et ne s'en tire d'ailleurs pas si mal, tandis que Hanoï joue l’hypocrite pruderie d’une vieille mère-maquerelle. Qu’en écrirait Pestelli aujourd’hui ?


L'homme, aussi lunaire que Bouvier était solaire, se livrait à d’amers soliloques, éblouissants de ferveur. Comme l'écrivait Bouvier, un « jus âcre et fort […] irrigue ses textes-échantillons ». Pestelli, qui avait si bien lu le grand Livre des Merveilles de Marco Polo, ignorait toute jubilation à l'heure où il marchait sur ses pas. Il allait, attristé. Désenchanté, il confia, dans une lettre à son épouse Michène, qu’il voyageait « comme un condamné au voyage », la mort dans l’âme, « circumnavigu[ant] en vain ». 


« Je t’écris en purgeant ma peine ; je dois faire le tour de cette île immense pour m’assurer de ce que les cartes ne mentent pas, de ce que le vide existe réellement au Nord comme à l’Est. Voilà jusqu’où me pousse le devoir de voyager ! Je suis à la recherche du contre-voyage ! Je ne trouve que pluie, brouillard, terre inondée ! »


Il peinait à s’inscrire dans le monde, s’y sentait étranger, une âme en peine dépourvue « de place sur cette terre, ni dans la vie, ni dans la mort ». Il souffrait du vide béant dont il faisait sans cesse l’expérience, ce vide qu’il ressentait entre les hommes avec lesquels il reconnaissait avoir du mal à dialoguer. Il se sentait inapte à la vie, « pas fait pour le regard des autres, mais pour la solitude et l’immobilité. »


Du voyage ou de l’attente je ne sais quel est l’instant le plus fécond, mais depuis mon enfance j’ai fait un pari avec l’espace, comme si mes rêves avaient tous été taillés selon la courbure de l’horizon, comme si mon désir s’enflait par rapport aux sommets que le voyageur frôle en découpant le monde de son pas infatigable.


À l’Heure indienne, dans une piécette, écrite entre Lahore et Amritsar en 1961, l’obsession de la conception reprenait le contrôle de son humeur en même temps qu'un souvenir le menait à l’entrée ou la sortie d’un tunnel.


L’embryon émasculé que je suis devenu retrouve sa place dans la matrice solaire du Milieu, dans le climat cuivré de la patience. 


Quelques phrases plus loin, il notait :


Depuis hier le désert délire ; il se pare de marées vertes qui me donnent le vertige. La vallée de l’Indus est traversée par un train fugitif. Et moi, dans ce train, plongeant vers l’enfance et retrouvant l’orifice maternel. 


À l’Heure javanaise, en février 1967, un poème doux consacrait en revanche l’humble sensualité des femmes de l’île indonésienne.


Femmes aux mollets d’acier et de velours, /A la fois nobles comme des princesses et pauvres comme des mendiantes, /femmes aux chevelures de désir, /Aux poitrines de forêt vierge/ Aux genoux de hasard et de mouvement… ! /Femmes et fruits désirables, parfaits dans votre turgescence lointaine… !


À Java, il évoquait de nouveau son trouble de l’origine dans un texte intitulé Crise d’identité dans lequel un voile semblait vouloir se lever, où il délivrait une infinitésimale parcelle de secret. Le Long Eté en est ainsi tout entier parsemé, comme un rare trésor de perles sombres.


[…] un lieu est fait aussi d’hommes qui, bien que transitoires, ont leur mot à dire en ce qui nous concerne ; il faut bien que, par un geste ou un autre, ils nous acceptent, puisque nous venons d’ailleurs. Mais voilà qu’ils me renvoient à mes racines, qu’ils déterminent par témoins, ambassades et arbre généalogique, le lieu de mes origines et m’y renvoient pour que j’y fixe mon domicile, à l’abri entre mes familiers, avec lesquels, je jure, je n’ai rien en commun à part ces liens dits de chair et la haine qui servit de sève pendant ma croissance. 


À l’Heure japonaise, il s'était vu « désemparé sur quelques îlots schisteux en train de contempler le rideau sarcastique de la mer ».


Quand je n'aurai plus d'îles pour avancer, – l'une après l'autre ces terres d'abord secourables m'auront déçu et trahi –, je n'aurai plus qu'à deviner, l'œil vigilant, une faille extrême dans le continent d'en face pour m'y terrer avec mon contenu de néant.


Croulant sous le poids de sa mystérieuse malédiction, de honte et de culpabilité qu'il assumait au nom de l'Occident d'où il venait, il semblait voyager courbé, sans regard à l'entour. Il était tout entier happé par la perception même de la souffrance, ce portrait craché du monde misérable qu’il foulait. Et quand tout cela devenait trop lourd à porter dans sa besace, Pestelli la vidait en un éclair obscur, larguait ses salves de pure bile noire. 


Fusées que je pourrais avoir moi-même braquées contre le ventre de ma mère, contre l’endroit même d’où je suis sorti, d’où je fus extrait sans savoir pourquoi quand j’atterris sur ces îles en apparence pacifiques… Braquées comme par jeu, comme le fait l’enfant avec sa mère lorsqu’il apprend pour la première fois que, de ses petits doigts retors, il pourrait aller jusqu’à faire saigner les plis de celle qui l’engendra, lui, autrefois corpuscule translucide, à peine visible à l’œil nu, transmis d’un corps à l’autre par une nuit où pesait également l’insomnie mais plus apaisante, toutefois dans ce dialogue de corps en sueur qui le provoque, de spasme en spasme, lui, comme une étincelle destinée à amortir et à déterminer le sens de l’orgasme subi. Et voilà que privé de père présumé, s’étant amusé à lorgner les formes maternelles à travers les décombres de ses propres souvenirs il aurait fini par les prendre en horreur. 


Contrairement à Bouvier, Pestelli n’avait pas vraiment aimé le Japon, le pays extrême par excellence où il lui semblait évoquer « la mort plus souvent que jamais », et son cortège de « fantômes des heures ténébreuses ».


Ainsi les morts se font plus nombreux que les vivants dans ces îles au paysage limité et la solitude me permet de décatir patiemment mes personnages à la lueur d’une planète aveuglée. Et je suis plus à l’aise dans cette mémoire retrouvée qui, impitoyable, me renvoie à la nuit d’où je suis venu. 


À Kyôto en 1966, Pestelli vivait mal d'être le Gaijin, signifiant l’étranger, qu’il préférait traduire tel qu’il devait s’entendre vraiment, soit plus précisément, un homme « honni, barbare et sale ».


La foule semble bien administrée. Qui songerait à secouer ces terrassements sociaux ? Ils ne vivent que sur du bois très fragile, entourés de papier translucide qui ne cède pas aux grondements des volcans ni aux soubresauts de la terre, ni aux éraflures des cyclones : patience qui, de siècle en siècle, leur a fait découvrir la meilleure formule pour triompher du vide.


Le Japon impeccable, irréprochablement organisé, soigneux, poli, parfaitement intériorisé l’agaçait. Là où Bouvier savourait la délicatesse de ses rencontres nippones, où le portraitiste hors pair faisait une razzia de visages, trouvait de la beauté et de l’espoir partout, Pestelli, lui, semblait aveugle, imperméable, et n’avait qu’une idée en tête, celle de fuir « cet archipel conçu comme un chien couché pour garder l’écurie orientale ».


Et Gaijin plia bagage, résigné, prêt à chercher un nouveau gîte ! Non ! Il ne pouvait plus rester ici ! Dans ces îles si bien astiquées où même le ciel recevait son coup de brosse tous les matins, dans cet immense décrassoir d’âme ! Il ne pouvait plus supporter cette odeur de buanderie, ces hommes aux mains toujours propres qui n’avaient plus de visage, ces maîtresses de maison à l’âge indéfinissable et aux manières si empruntées, ces guerriers au code si strict dont l’honneur ne souffrait le moindre affront.


Pestelli ne savait pas s’y prendre sans doute, plus brutal et maladroit, leurs atouts n’étaient pas les mêmes. Il se sentait peiné d’aimer si peu le Japon et le dédouanait volontiers. « Ce n’est pas de sa faute », disait-il, mais il le quitta tout de même « avec le poids d’un dégoût » qu’il ne pouvait expliquer. Et tel un Ulysse mal incarné, dans sa Dixième lettre à Pénélope, il admettait son échec, sentant que « au bas ventre, végète ce moi humilié de ne pas avoir su conquérir ». Et puis, d'évidence, il avait pensé à Bouvier qui, rentré au pays en vainqueur, était malgré lui écrasant.


En Hokkaido, j’ai suivi tes traces. Oui ! Oshamambe et sa chevalinite ! Le cap Erimo sur lequel je n’ai pas rencontré, hélas ! d’éleveuse d’otaries aux yeux gris-violet ! Je pense que c’est l’écrivain qui fait le paysage et non le paysage qui inspire l’écrivain. 


Ce message lui était adressé, sans le nommer. Il l’avait écrit au retour d’un voyage sur l’île d’Hokkaïdo où Bouvier avait lui-même séjourné en 1965. Ce dernier en avait rapporté une savoureuse anecdote qu'il lui avait sans doute racontée avant sa publication dans Chronique japonaise, et qu’il fallait avoir lu pour saisir à qui et à quoi faisait référence son ami. 


En août 1966, à l’heure du départ, l’ombre d’un regret un peu coupable planait encore sur le front de Pestelli.  


L’étranger s’échappe des îles de la nuit sans avoir rien compris. 


En 1978, Bouvier dans son hommage posthume, accusait avec une émouvante subtilité toute l’impuissance et la solitude de cet être qui s'étaient retranché dans l’écriture, sans comprendre qu'il s'agissait-là peut-être de ce contre-voyage qu'il espérait tant. 



Nicolas Bouvier, Le Long Eté, Préface de Nicolas Bouvier, Postface de Jil Silberstein, Carouge-Genève, Éditions Zoé, 2000





 





jeudi 23 mai 2019

Corinne Atlan : De la nouvelle ère nippone 令和 ou la subtilité d'un monde

Arashiyama, Kyôto (c) Zoé Balthus

Traductrice, essayiste et romancière, 
elle vit depuis plusieurs décennies dans la culture du Japon dont elle est une éminente spécialiste, Corinne Atlan a traduit une soixantaine d'oeuvres japonaises, dont une majorité de romans (Haruki Murakami, Ryû Murakami, Yasushi Inoue, Fumiko Hayashi) mais aussi du théâtre et de la poésie. L'auteure vient de publier Un Automne à Kyôto (Albin Michel), essai intimiste dans lequel elle invite à la flânerie au cœur de l'ancienne capitale nippone, propice à d'introspectives réflexions sur cette société et sa culture qu'elle explore en profondeur, dans toute la subtilité de la langue. Elle a accepté de parler ici de son œuvre et bien sûr de son métier de traductrice, à commencer par l'exigence de son travail de transmission qui s'illustre opportunément dans une mise au point cruciale de sémantique.

Zoé Balthus : Après trente ans de l’ère Heisei (1989 - 2019) le Japon est entré le 1er mai dans l’ère 令和" ou Reiwa, formule qui a été traduite dans la presse internationale par Belle Harmonie. Comment traduis-tu Reiwa ?

Corinne Atlan : Il s’agit seulement de deux caractères, mais ils condensent toute la question de la traduction et de l’ambiguïté inhérente au japonais. Si tu poses la question à dix traducteurs, tu obtiendras dix traductions différentes. Il y a un côté subjectif dans la traduction : aucune n’est totalement satisfaisante parce que, par essence, elle ne peut être tout à fait conforme à l’original. 

Pour ma part, je traduirais Harmonie Ordonnée. ", Wa, c’est l’harmonie. Et c’est aussi le Yamato, le nom du premier Etat japonais. Le Japon est bien cet « empire de l’harmonie » (titre d’un petit livre que l’ai publié aux éditions Nevicata en 2016), dont l’harmonie obligatoire peut aussi se révéler pesante.  Le premier caractère, Rei, est plus compliqué à traduire. C’est un caractère à double sens, en fait.  Officiellement, il est tiré d’un poème du Manyoshu, la plus ancienne anthologie poétique du Japon, et a le sens d’agréable, doux. Mais selon moi, traduire simplement Reiwa par Belle Harmonie ou encore Excellente Harmonie, est une traduction « politiquement correcte ». Elle omet tout double sens. Or ici, il y a une allusion perceptible par tous les Japonais. Beaucoup de choses fonctionnent ainsi au Japon : il y a Omote, l’endroit, et Ura, l’envers. Et l’envers a souvent plus d’importance que l’endroit... 

Pour en revenir au sens du caractère, effectivement, en poésie classique, il veut dire « doux, agréable ». On le trouve aujourd’hui encore dans certaines expressions où, placé devant un autre mot, il signifie honorable, agréable etc., cependant on ne peut exclure le fait qu’il signifie aussi ordre, commandement. Ce n’est pas forcément antinomique puisqu’autrefois un ordre émanant de l’empereur, considéré comme une divinité, ne pouvait être que parfait par essence, et bénéfique aux sujets rassemblés sous sa bienveillante puissance. Seulement, le Manyoshu, l’anthologie à laquelle le choix de ce caractère fait référence, date d’une époque où il faisait sans doute bon vivre si on appartenait à l’aristocratie, impériale ou guerrière, mais si on faisait partie du peuple, de la paysannerie, c’était certainement tout autre chose.

Il est notable aussi que cette expression particulière, puisée dans le Manyoshu, provienne directement du monde nippon alors que jusque-là, les noms d’ère se référaient au monde chinois. Disons que c’est un retour aux sources japonaises, avec une certaine résonance nationaliste.

Le Japon vit aujourd’hui sous le gouvernement nationaliste d’Abe, bien évidemment favorable à l’application stricte de la loi et l’ordre. Tous les amis japonais que j’ai interrogés perçoivent l’idée de commandement, dans le Rei de Reiwa. Et ça leur fait un peu froid dans le dos.  Mais d’autres préfèrent n’entendre que le sens de la douceur…

En tant que traductrice, je ne peux pas choisir uniquement le côté agréable de la version officielle, il faut aussi faire entendre le revers, Ura : « attention, tout le monde doit marcher comme un seul homme ». Dans ordonnée, avec un O majuscule, j’entends le double sens comme en japonais, c’est à la fois beau, harmonieux et sévère. Ordre et beauté au sens baudelairien en quelque sorte. Voilà pourquoi j’ai proposé cette traduction quand Rafaële Brillaud m’a interrogée pour le journal Libération. 

J’ai vu aussi passer dans la presse la traduction Vénérable Harmonie, c’est à mon sens une bonne traduction, qui témoigne d’une certaine recherche car on entend à la fois le sens « officiel » et en filigrane la notion d’ordre ou du moins d’obéissance avec le verbe vénérer.

Le comité de sages qui a choisi le nom de la nouvelle ère ne peut pas ignorer que, quel que soit le sens classique de Rei - et les Japonais d’aujourd’hui sont beaucoup moins imprégnés de culture classique que les générations précédentes -  le kanji , visuellement, montre une personne qui se prosterne sous un « toit » (le pouvoir) qui rassemble et protège les sujets de l’empire. Ce toit peut être écrasant aussi, il y a là une véritable ambivalence. Au Japon, on n’est pas dans l’abstraction de l’alphabet, l’écrit a une dimension visuelle que trop souvent les traducteurs ne prennent pas du tout en compte.

Le nom choisi pour une nouvelle ère est censé évoquer la tendance, la direction que l’Etat entend donner à l’avenir du pays pendant la durée de cette ère, et le fait est que Reiwa a une connotation un peu autoritaire derrière la douceur apparente. 

Arashiyama, Kyôto (c) Zoé Balthus

Zoé Balthus : On entend bien, grâce à ton éclairage, aussi oui : marchons au pas tous ensemble. C’est intéressant ce que tu dis de l’abstraction de notre alphabet et de l’image, du dessin dans l’idéogramme. Nos conceptions semblent diamétralement opposées. Comment Japonais et Occidentaux s'appréhendent-ils ? 

Corinne Atlan :  Au Japon, il existe une véritable double culture : les Japonais ont intégré nombre de concepts occidentaux ou américains, tout en gardant la spécificité de leur culture et de leurs traditions. Ce contraste explique en partie la fascination des occidentaux pour ce pays : un pays dont les références modernes ressemblent à première vue aux nôtres, pourtant très vite on se sent « sur une autre planète » (j’entends régulièrement cette expression à propos du Japon). C’est certain, les Japonais partagent nos références ou les connaissent, ils ont lu et étudié des livres français, russes, américains (traduits en japonais bien sûr) à l’école, ont vu les mêmes films que nous. Mais à l’inverse, il y a une grande méconnaissance de la culture japonaise en France, en dépit de la fascination qu’elle exerce. Beaucoup de gens vont dire qu’ils adorent Haruki Murakami, que le Japon les fascine. Mais que savent-ils réellement de la culture de ce pays, quels autres auteurs connaissent-ils ? La France me semble un pays très ethno-centré, l’intérêt pour la culture de l’autre est souvent teinté d’exotisme : on est fasciné, mais on part toujours de soi, on ne remet jamais en question ses propres valeurs. Ainsi, beaucoup de gens s’intéressent à la littérature japonaise mais le plus souvent sans se poser la question de la langue d’origine. D’où nous vient cette œuvre, de quelle culture, de quelle Histoire ? Il faut se poser la question, pour comprendre vraiment le texte.

Je pense par exemple à Jets de poèmes, dans le vif de Fukushima (Pop&Psy, Eres) de Wagô Ryoichi, une poésie « à vif » pourrait-on dire, écrite pendant la catastrophe même et diffusée initialement sur Twitter. Ces poèmes m’ont vraiment touchée et j’ai eu à cœur de les traduire et les transmettre avec toutes ces ambiguïtés propres au japonais, cette polysémie, ce jaillissement de la parole avec des sons presque « primitifs », des cris, des onomatopées. Un langage non intellectualisé, au plus près du ressenti. C’était vraiment important de faire passer ces aspects-là dans ma traduction. Certaines choses sont compliquées à transposer dans une autre langue, mais c’est justement ce qui est intéressant pour un traducteur. Et la poésie est un champ privilégié pour travailler sur ces questions.

Zoé Balthus : Justement je voulais parler aussi de ça avec toi, la transition est toute trouvée. Dans ton essai paru l’an dernier Un Automne à Kyoto, tu racontes un échange avec un vieux monsieur japonais auquel tu déclarais que « tout est traduisible », quand il soutenait le contraire. Tu n’as pas souhaité poursuivre le débat sur ce point parce que traduire n’était pas le métier de ce monsieur, et tu ne t’y es pas étendu, ce n’était pas le propos de ton livre. Mais j’aimerais que l’on en parle ici…

Corinne Atlan : Ah oui, tout à fait. Ce monsieur, instinctivement, considérait le haïku comme intraduisible. C’est une forme poétique ancienne et profondément japonaise, ce qui la rendrait intraduisible, c'est une opinion répandue au Japon, une réflexion que j’entends souvent. Mais pour un traducteur, tout texte est traduisible, quelles que soient les difficultés qu’il pose. En revanche, une fois qu’un texte est traduit, les gens ne se rendent pas compte du travail accompli pour le restituer dans une autre langue. C’est le cas notamment pour les traductions du japonais vers le français. Sur Internet, par exemple, même des sites spécialistes de littérature japonaise citent des extraits sans mentionner le nom du traducteur, cela me choque toujours. « Le texte d’untel est formidable ! ». J’ai envie de dire : « bon d’accord, je suis contente que cela vous plaise mais cela n’a pas été rédigé directement en français. Derrière ce que vous lisez, il y a un traducteur, qui a transposé le style, le sens, pour vous permettre de comprendre et d’apprécier ce texte. Alors saluez aussi le travail de celui qui a écrit ce texte en français, et qui a peut-être même découvert cet auteur dans la langue originale, et pensé qu’il pourrait toucher votre sensibilité. Citer son nom me semble la moindre des choses. » Oublier le nom, voire l’existence, du traducteur, c’est très français. Les Japonais sont beaucoup plus attentifs à ces questions de traduction, sans doute parce qu’ils ont beaucoup nourri leur culture d’influences étrangères, et sont conscients du rôle crucial de la traduction. 

Dans nombre de pays, le traducteur a une importance reconnue, au Japon notamment mais aussi dans certains pays occidentaux. J’ai à ce propos une petite anecdote : j’ai été invitée il y a quelques mois à parler de traduction aux Rencontres Hivernales du documentaire de Grignan, à l’occasion de la projection d’un film qui traitait de ce thème. Un très joli film, intitulé Dreaming Murakami, qui abonde en références à l’univers de Haruki Murakami, mais se concentre surtout sur Mette Holm, sa traductrice danoise, son métier, sa passion pour la transmission de cet auteur au Danemark. J’ai été stupéfaite par une scène du film où l’éditeur la consulte à propos de la couverture qu’il a choisi pour le livre à paraître, et où elle lui répond : « non, franchement, ça ne me plaît pas du tout, et je ne pense pas que ça plairait à Murakami ». Et l’éditeur danois de répondre : « ah, vous croyez ? Bon, on va réfléchir et trouver autre chose… »  C’est inimaginable en France. 

Corinne Atlan (c) Didier Atlani
Penser au traducteur c'est aussi un état d'esprit. Je me rappelle qu’à l’adolescence, je lisais en anglais – j'ai lu très tôt dans cette langue parce que ma mère était professeur d'anglais et qu'elle nous disait qu’il valait toujours mieux lire un texte dans la langue originale. Je cherchais dans les dictionnaires les mots que je ne comprenais pas, ou bien je consultais les traductions. Plus tard j’ai appris l’allemand, en autodidacte, de cette manière. Je faisais aussi du latin et du grec, et j’adorais le thème et la version. J’avais déjà le goût de comparer les formes d’expressions de deux langues. Et j’étais sensible à la saveur particulière de la langue originale. Je ne me suis lancée que bien plus tard dans la traduction, après des études de japonais, mais je me rappelle très bien m’être dit alors :  « peut-être que ça remonte loin, ce goût pour la traduction », puisque je me souviens qu’à 14-15 ans, j’étais déjà attentive au nom des traducteurs. 

Zoé Balthus : La qualité des textes d’un auteur varie d’évidence d’une œuvre à l’autre, mais il arrive qu’elle se révèle cruellement inégale aussi selon le traducteur à la manœuvre. Je me faisais cette réflexion récemment en relisant tout Mishima justement. Mais la plupart de ses textes ont été traduits à partir de la traduction anglaise, et ceux-là m’ont frappée par leur médiocrité. Il y a de toute évidence une déperdition de substance, de subtilité, de style etc., cela se sent. A l’exception du Pavillon d'Or livré dans une magnifique traduction du japonais par Marc Mécréant, et encore de deux ou trois autres… 

Corinne Atlan : Mishima lui-même avait imposé la traduction à partir de l’anglais parce qu’il avait toute confiance en ses traducteurs américains, sans compter qu’il y avait très peu de traducteurs français à l’époque. Sa veuve a respecté cette volonté, et la levée de l'interdiction est assez récente. D’ailleurs, une nouvelle traduction de Confessions d’un masque, du japonais par Dominique Palmé, traductrice chevronnée, vient de paraître chez Gallimard. Il existe d’autres belles traductions à partir du japonais, réalisées par Yves-Marie et Brigitte Allioux. Et il y a encore un certain nombre de textes de Mishima inédits en français. 

Zoé Balthus : N’aurais-tu pas aimé traduire cet auteur ?

Corinne Atlan : J'ai toujours adoré Mishima mais à l'époque où j’ai découvert son univers, il était traduit depuis l’anglais, et j’étais étudiante, je n’imaginais même pas devenir traductrice un jour. La question ne se posait pas. Par la suite, l'ai lu ou relu certains de ses textes en japonais. Le lire dans la langue originale est d’une grande richesse, son style précis, complexe, est un régal… Mais je n’ai pas forcément envie de traduire tout ce que je lis, heureusement ! Et puis nous sommes un certain nombre de traducteurs de japonais, avec chacun ses domaines de travail ou de prédilection, on ne s’empare pas comme ça d’un auteur traduit par d’autres. Je me suis tout de même amusée à retraduire une page du Pavillon d'Or dans mon livre Un Automne à Kyôto

Je dois dire aussi que, pour ma part, plutôt que traduire des auteurs déjà très reconnus, je préfère défricher, faire découvrir des univers peu ou pas assez connus à mon goût. Ainsi, je suis la traductrice de Keiichirô Hirano, auteur né en 1975 qui a été récompensé par le prix littéraire Akutagawa à 23 ans et a tout de suite été célébré comme « le nouveau Mishima ». A ses débuts, son écriture recherchée, aux idéogrammes compliqués, tenait beaucoup de Mishima, c’est vrai. Mais il revendique aussi d’autres influences : Mori Ogai, Baudelaire... Aujourd'hui il écrit beaucoup sur les failles de la société japonaise contemporaine. Je ne compte pas m’arrêter de sitôt de le traduire, d’autant que nous sommes devenus amis. Si je devais ne garder qu’un seul auteur à traduire, ce serait lui. Il n’est pas encore reconnu en France à la hauteur de son talent ni de sa notoriété au Japon mais le sera un jour, j’en suis persuadée. 

Zoé Balthus : Tu traduis aussi de la poésie, on l’a vu avec Wagô, des haïkus avec notre ami Zéno Bianu pour Gallimard, mais du théâtre aussi. Cela semble d’ailleurs t’enthousiasmer…

Corinne Atlan : Oui, je m’intéresse beaucoup au théâtre contemporain japonais, je sélectionne et traduis des pièces depuis une quinzaine d’année, notamment pour la Maison Antoine Vitez, où je coordonne le comité de traduction japonais. J’ai traduit récemment pour le Théâtre de la Ville la pièce Blue sheet du dramaturge Norimizu Ameya, qui mérite vraiment d’être connu. J’aime beaucoup son travail, radical, engagé, et j’avais envie de le faire connaître en France depuis que j’avais vu une de ses créations, The shape of me, en 2010 au festival/Tokyo, qui est l’équivalent du festival d’automne à Paris. La version française de Blue sheet a donné lieu à une création radiophonique sur France Culture. La pièce a ensuite été sélectionnée par le festival La Mousson d’Hiver à Pont-à-Mousson, où je suis allée en mars écouter une lecture par les jeunes étudiants du conservatoire régional de Nancy, dirigée par Vincent Goethals, c’était formidable. Et ma traduction va être publiée cette année aux Editions Espace 34, sous le titre Bleu comme le ciel.

Le théâtre japonais contemporain c'est un peu comme la littérature japonaise il y a une trentaine d'années :  tout est à faire. Il y a une foule de dramaturges méconnus. J’ai traduit des textes que je trouve formidables, comme Le Grenier de Yoji Sakate ou Cinq jours en mars de Toshiki Okada, qui ont été publiés aux Solitaires intempestifs, ou encore Ailleurs et maintenant, toujours de Toshiki Okada, publié chez Espace 34, mais cela reste un domaine peu exploré et peu connu. 

En vérité, c'est ce genre de défi qui me plaît dans mon travail de traductrice. Par exemple, je suis heureuse et fière d’avoir fait connaître Haruki Murakami dès les années quatre-vingt-dix. Le traduire m’intéressait parce qu’il y avait une œuvre à défendre, un auteur que j’aimais et voulais faire aimer, il n’était pas apprécié du grand public comme il l’est aujourd’hui. J’aimais beaucoup les œuvres de ses débuts, disons jusqu’à Kafka sur le rivage, que j’ai traduit avec beaucoup de joie et d’enthousiasme, et ses nouvelles aussi. C’est un excellent auteur de nouvelles, j’ai adoré traduire le recueil L’éléphant s’évapore, ou Après le tremblement de terre. Aujourd’hui je préfère traduire du théâtre ou de la poésie plutôt que des romans, parce que j’en écris aussi moi-même (Le Monastère de l’aube, Albin Michel, 2006 ; Le Cavalier au miroir, L’Asiathèque, 2014, NDLR). Après avoir traduit plus de 60 livres, j’ai maintenant envie de me concentrer davantage sur mes propres textes. Parfois on me dit : « Tiens, vous êtes passée à l’écriture ? » Cela m’étonne toujours. Parce que j’ai toujours écrit. Traduire, c’est écrire. Surtout quand il s’agit d’une langue aussi différente du français que le japonais.

Arashiyama, Kyôto (c) Zoé Balthus

Ce sont ces questions de transmission qui me tiennent à cœur avant tout : en traduction, il s’agit de faire passer les nuances, les ambiguïtés, les subtilités du langage, parce que c’est là que se joue le sens profond d’une œuvre. Et dans l’écriture « personnelle », c’est exactement la même chose qui est en jeu. Comment exprimer ce que l’on veut dire, de manière à être vraiment compris ? Que je traduise ou que j’écrive moi-même, j’ai souvent le sentiment de poursuivre quelque chose mais sans l’atteindre tout à fait, quelque chose qui m’échappe sans cesse. L’idée que le langage humain, malgré toute sa richesse, est un outil très incomplet est profondément ancrée en moi. Il me semble que l’on n’arrive jamais à communiquer vraiment, il y a toujours une sorte de décalage entre ce que l’on dit et ce qui est entendu et compris. 

Zoé Balthus : Est-ce donc le malentendu permanent ? 

Corinne Atlan : Oui, je crois qu’il y a un malentendu fondamental. Il serait d’ailleurs intéressant de creuser la vocation de traducteur. Pourquoi devient-on traducteur ? J’ai le sentiment de vouloir dénouer un malentendu - c’est pour cela que je traduis, que j’écris -, mais lequel ? Cela dépend de l’histoire de chacun, on touche à la psychanalyse, là... Quand on traduit, on voudrait arriver à reproduire absolument tout ce que contient l’œuvre originale. Or, on sait très bien qu’on ne le peut pas. Il y a un paradoxe fondamental. Je pense que tout est traduisible et en même temps, rien n’est traduisible : une traduction est toujours fausse, au fond.

Zoé Balthus : Les Italiens disent : « traduire, c’est trahir ». 

Corinne Atlan : Ce n’est pas tout à fait la même chose, car le traducteur n’est pas un traître. Il transmet mais en même temps, une partie de l’original se perd. C’est « la tâche impossible », selon le terme de Paul Ricoeur. Une fois que j'ai traduit ce texte que je voulais absolument faire connaître, ce que j’ai devant moi sur le papier ou sur l’écran n’est plus du tout le texte original. Pour le traduire, j’ai dû détruire l’original, j’en ai fait d’évidence autre chose que ce que c’était, il n’en reste plus rien.

Zoé Balthus : Il ne reste pas « plus rien ». Et tu ne détruis pas non plus. 

Corinne Atlan : Pourtant, à mes yeux il ne reste plus rien de l’original. Mais, bien sûr, je ne détruis pas, c’est une figure de style. Il s’agit au contraire d’une création, d’une re-création, mais j’ai été obligée de déconstruire entièrement l’édifice pour en construire un autre à la place. Le traducteur accomplit un acte de création, c’est indéniable. Mais le texte original n’est plus là : les sonorités du japonais, qui m’ont fait aimer ce texte, il est impossible de les restituer, et toutes les subtilités que j’ai perçues dans ce texte, je ne peux les rendre dans leur intégralité. Je suis amoureuse du japonais, de ses sons, j’adore les kanji, je suis fascinée par ce monde idéographique. Or, je suis obligée de me séparer de tout cela pour pouvoir traduire. Sans compter que les connotations d’un mot sont aussi liées à la culture dont il émane. J’aime aussi profondément la langue française : j'aime lire et écrire en français, mais c’est alors autre chose qui est en jeu. Écrire dans ma langue maternelle est aussi une sorte de traduction, mais concentrée sur un lieu intérieur, d’où émane ce que j’ai à dire, ce à quoi je dois donner forme.

Zoé Balthus : tu écris justement dans Un Automne à Kyôto : « Comment imaginer que la rencontre avec les Japonais et leur culture, puisse ne passer que par ma propre langue, et jamais par la leur ? Même la traduction – je le sais bien – ne peut rendre compte totalement de là d’où elle vient. Quelque chose résiste, qui ne peut être dit. »

Corinne Atlan : Oui, pour moi, le traducteur c'est ça. Un traducteur a conscience qu’il reste quelque chose « qui ne peut être dit », mais cela ne l’empêche pas de traduire, c’est un exercice de substitution. 

Zoé Balthus : Le langage est un outil qui tente de dire l’indicible en somme… Pierre Bergougnioux dit que « c’est écouter le souffle de l’esprit ».

Corinne Atlan : Oui, c’est ce que je ressens aussi. On écrit sans doute pour ça, d’ailleurs, on écrit parce qu’il y a là quelque chose qui a besoin de s’exprimer, mais aussi pour dire quelque chose qui ne peut être entendu, qui se dérobe, quelque chose, oui, de l’ordre de l’indicible, mais que l’on s'efforce de formuler malgré tout. 

C’est pour cela qu’on ne peut rien dire directement, de manière brute. Même ce qui semble brut est travaillé. « Ecrire, c'est mentir vrai », comme disait Louis Aragon. C’est encore plus vrai en poésie, il me semble. Ecrire, c’est autant ôter, effacer, élaguer, que mettre des mots sur les choses. Pour exprimer véritablement ce que l’on a à dire, il faut user de subterfuges. 

Corinne Atlan présentera Un Automne à Kyôto (Albin Michel) vendredi 24 mai, à partir de 19 heures au Gion cafe à Kyôto.